Réhabilitation des routes en terre, désenclavement des campagnes, territorialisation du développement : le projet de loi de finances 2027 fait du monde rural l’un de ses chantiers prioritaires. Sur une piste de latérite détrempée, on mesure ce que signifie, au sens propre, ne laisser personne au bord de la route.
La moto chasse de l’arrière, se redresse, repart. Il a plu toute la nuit. La piste qui relie le hameau au marché le plus proche n’est plus qu’une suite de flaques couleur brique, entrecoupées de bourrelets de terre durcie. Huit kilomètres. Quarante minutes par temps sec. Le double, ou davantage, quand l’eau s’en mêle. Koffi connaît chaque trou. Douze ans qu’il fait le zémidjan sur ce tronçon. Il coupe le moteur au bord d’une ornière plus profonde que les autres, descend, pousse. « Ici, la route, c’est le premier patron. Elle décide si tu manges aujourd’hui ou pas. »
Huit kilomètres, et tout un monde
Derrière lui, sur le porte-bagages, deux paniers de tomates bien serrés. Une partie n’arrivera pas intacte. Les secousses, la chaleur, l’attente. Au marché, les revendeuses le savent et négocient en conséquence. Le producteur perd sur le transport, puis perd encore sur le prix. Ce que coûte une mauvaise piste ne figure dans aucune comptabilité officielle, mais au village chacun sait le chiffrer à sa manière. Une pièce de moto à changer tous les deux mois. Une femme enceinte qu’il faut évacuer de nuit vers le centre de santé, en priant pour que le pont de rondins tienne. Des enfants qui arrivent à l’école les pieds couverts de boue, quand ils y arrivent. Mariam, vendeuse de céréales, résume d’une phrase sèche : « Quand la route est coupée, nous aussi on est coupés. »
Ce que prévoit le texte
Dans le projet de loi de finances pour la gestion 2027, présenté avec un volume historique de 4 757 milliards FCfa, le désenclavement n’est pas une ligne perdue en annexe. Le Gouvernement y inscrit la réhabilitation des routes en terre et des pistes rurales, avec le recours à de nouvelles technologies destinées à garantir la durabilité des ouvrages. L’enjeu est connu de tous : une piste refaite à la hâte redevient impraticable deux saisons plus tard. L’effort s’adosse à une enveloppe d’investissement de 1 545,2 milliards FCfa, en hausse de 233,6 milliards, financée à près de 60 % sur ressources intérieures. Surtout, il s’inscrit dans une logique nouvelle : la territorialisation. Le pays sera organisé autour de six pôles régionaux, chacun doté de son propre plan, avec l’agriculture, le tourisme, l’industrie et l’innovation pour fils conducteurs. Pour une zone rurale, cela signifie une chose très concrète. La piste n’est plus un sujet isolé : elle devient le premier maillon d’une chaîne qui doit conduire jusqu’à l’unité de transformation et jusqu’au marché.
« Qu’on ne la refasse pas tous les deux ans»
Au village, on accueille l’annonce sans effusion. On a déjà vu passer des niveleuses. On a vu aussi la latérite repartir avec les pluies. Le vieux Dossou, assis sous l’apatam voisin de la maison du chef, hoche lentement la tête. « Une route, c’est bien. Une route qui reste, c’est mieux. S’ils ont trouvé la technique pour que ça tienne, alors là, oui, on va voir la différence. » Il ne réclame pas un ruban d’asphalte. Il demande une voie praticable toute l’année. La nuance pèse lourd.
La promesse prise au pied de la lettre
Pendant sa campagne, Romuald Wadagni avait fait de l’engagement de ne laisser personne au bord de la route l’un de ses marqueurs. La formule était politique. Sur cette piste, elle redevient géographique. Car les filets sociaux, la prise en charge des urgences vitales ou les cantines scolaires étendues à 1,9 million d’écoliers perdent une partie de leur sens si l’ambulance ne passe pas, si le camion de vivres s’enlise à mi-chemin. Le désenclavement est la condition silencieuse de presque toutes les autres mesures du budget. Koffi a fini par sortir la moto de l’ornière. Il s’essuie les mains sur son pantalon, remonte, met les gaz. « Le jour où je ferai ce trajet en vingt minutes, je vous appelle. » Il rit. Mais il n’a pas tout à fait l’air de plaisanter.
Abdourhamane Touré

















