A la mairie de Cotonou, certains marchés communaux datant de 2012 restent en suspens. C’est du moins ce que révèle l’audit Fadec 2025. Cette persistance des engagements anciens illustre les difficultés d’apurement et de suivi administratif auxquelles la mairie de Cotonou doit faire face. À l’heure où la municipalité affiche l’ambition de « changer d’échelle » à l’horizon 2033, cette situation pose une question fondamentale : dans sa configuration actuelle, l’administration communale dispose-t-elle des mécanismes nécessaires pour transformer ses ambitions en résultats concrets ?
Le maire de Cotonou, Luc Gnacadja, était sorti, complètement bouleversé de la séance de restitution qu’a organisée le Fadec à l’endroit des autorités communales de Cotonou le 20 octobre dernier. Car les conclusions de l’évaluation n’invitaient pas à la fierté. Il est en effet, des dossiers dont la durée finit par devenir un problème de gouvernance. À Cotonou, la présence de marchés remontant à 2012 parmi les opérations toujours non soldées, selon la synthèse de restitution de l’audit Fadec 2025 en est une illustration. Quatorze ans après leur origine, ces engagements anciens continuent de figurer dans la situation financière de la commune. Le constat interpelle. Une administration publique doit pouvoir suivre ses engagements, vérifier l’exécution des prestations, procéder aux paiements dus et clôturer les opérations dans des délais maîtrisés. Lorsqu’un dossier traverse autant d’exercices budgétaires sans apurement définitif, il devient légitime de s’interroger sur l’efficacité des procédures, la circulation de l’information et la capacité des services concernés à résoudre les situations qui s’enlisent. La synthèse d’audit recense, au 31 décembre 2025, 18 marchés non soldés, avec un reste à mandater de 439,58 millions de FCfa, dont 399,60 millions sur ressources Fadec. Un seul paiement partiel avait été effectué sur ces dossiers au cours de l’année. Le rapport précise que certains marchés remontent à 2012. Il ne démontre toutefois pas que l’ensemble de ces montants constitue un crédit unique reconduit chaque année depuis cette date. Cette distinction est importante : elle n’efface pas l’ancienneté du problème, mais permet d’en cerner exactement la portée.
Quatorze ans : quand le traitement des dossiers devient un enjeu de gouvernance
Un engagement ancien n’est pas nécessairement la preuve d’une irrégularité. Des travaux inachevés, des pièces justificatives manquantes, des désaccords sur les prestations, des difficultés de liquidation ou des procédures de clôture complexes peuvent expliquer la persistance d’un dossier. Mais, quelle qu’en soit la cause, une situation qui dure aussi longtemps appelle une réponse administrative précise, documentée et vérifiable. L’enjeu est de savoir pourquoi ces dossiers n’ont pas été définitivement réglés. Les prestations ont-elles été exécutées ? Les bénéficiaires attendent-ils encore des paiements ? Des marchés sont-ils devenus sans objet ? Les pièces nécessaires à leur apurement sont-elles disponibles ? Quelles décisions ont été prises au fil des exercices budgétaires ? Sans réponse claire à ces questions, la reconduction des dossiers d’un exercice à l’autre risque de devenir une routine administrative plutôt qu’un problème à résoudre. C’est précisément ce fonctionnement que la mairie doit examiner, non seulement le statut comptable des engagements anciens, mais aussi les mécanismes qui ont permis à certains d’entre eux de persister pendant plus d’une décennie.
Une administration lourde face à l’ambition de « changer d’échelle »
Le dossier prend une dimension particulière au regard du document de mandature « Cotonou 2026-2033 : Changer d’échelle ». Une ambition de transformation urbaine exige une administration capable d’aller au-delà de la programmation, de prendre des décisions dans des délais raisonnables et de conduire les projets jusqu’à leur achèvement. Or, l’audit Fadec 2025 fait également état d’une faible consommation des crédits : le taux d’engagement des crédits audités s’établissait à 17,6 %, tandis que le taux de mandatement atteignait 29,16 %, bien en deçà de la norme de référence de 75 % mentionnée dans le rapport. Ces indicateurs ne s’expliquent pas nécessairement par les seuls marchés anciens. Ils renforcent néanmoins les interrogations sur la capacité globale de la chaîne administrative et financière à transformer les ressources disponibles en réalisations. Une ville qui veut accélérer son développement ne peut durablement s’accommoder de procédures dont les résultats restent longtemps en suspens. Elle doit pouvoir préparer les projets, engager les dépenses, contrôler les travaux, régler les prestations et tirer les conséquences des retards. À défaut, les ambitions nouvelles risquent de se heurter aux lenteurs des mécanismes existants. Dire que l’administration n’est pas encore prête pour le changement d’échelle constitue donc un jugement sur sa capacité opérationnelle, et non une conclusion définitive sur l’avenir du programme municipal. Les constats de l’audit mettent en évidence des faiblesses à corriger avant que les ambitions stratégiques puissent produire tous leurs effets.
L’urgence d’un état des lieux et d’un calendrier d’apurement
La première réponse devrait être un état exhaustif des marchés anciens, présentant pour chacun l’année d’origine, le montant initial, les paiements effectués, le solde restant, l’état d’exécution physique et les causes précises du retard. Les dossiers pourraient ensuite être classés selon leur situation réelle : prestations achevées restant à payer, opérations inachevées, marchés abandonnés ou dossiers nécessitant une décision administrative ou juridique.
Un calendrier d’apurement assorti de responsables identifiés permettrait de sortir d’une gestion au cas par cas et de suivre les progrès réalisés. La mairie devrait également rendre compte périodiquement des dossiers résolus et des obstacles qui subsistent. Car le véritable enjeu n’est pas seulement de solder des comptes anciens. Il s’agit d’empêcher que les mêmes difficultés se reproduisent dans les nouveaux projets.
Un dossier qui remonte à 2012 ne condamne pas à lui seul une ambition pour 2033. Mais il constitue un avertissement sur le temps nécessaire à l’administration pour transformer une décision en résultat. Pour « changer d’échelle », Cotonou devra aussi changer de rythme et de méthode : mieux suivre ses engagements, accélérer le traitement des dossiers et faire de l’apurement des retards anciens une priorité de gestion. C’est à cette condition que l’ambition politique pourra s’appuyer sur une administration à la hauteur des transformations annoncées.
Abdourhamane Touré

















