Alors qu’elles constituent un maillon important de la chaîne de l’éducation familiale, les personnes âgées, une fois qu’elles franchissent le cap des 65 ans, sont aussitôt classées dans la catégorie des rebuts. Ainsi, elles sont abandonnées par leurs enfants, leurs familles et la société qui les stigmatisent. Une attitude qui impacte négativement la vie des familles et l’éducation de la jeunesse en quête d’un repère.
«Le jeune d’aujourd’hui, deviendra la personne âgée de demain.» Ce slogan de l’Association des personnes du troisième âge (Asp3A Gbèkpo) d’Abomey traduit à suffisance la réalité qu’ignorent les jeunes. Ils ne savent pas encore que le vieillissement est une étape obligatoire pour ceux à qui Dieu a accordé cette grâce. La plupart des jeunes perçoivent la vieillesse comme un fardeau ou un obstacle à leur l’évolution et à leur épanouissement. La jeunesse n’accorde plus d’attention à la vieillesse parce qu’elle estime qu’elle n’a plus rien à gagner d’elle. Pour Sylvain Djogbéhouè, enseignant à la retraite et membre de l’Asp3A Gbèkpo, c’est même une aberration de dire que les personnes âgées n’ont plus rien à apporter à leur société. C’est une perception erronée. Alors qu’ils constituent un repère, les jeunes, pour des raisons fallacieuses, ne s’abreuvent pas à la source d’expériences et de sagesse des grands-parents. «Il est très difficile pour moi de côtoyer les grandes personnes puisque je me dis qu’elles ne sont pas de ma génération. Donc, ne maîtrisent pas les sujets de mon époque pour pouvoir satisfaire mes attentes. Ainsi, je m’abstiens de les aborder», fait savoir Vincent Affédjou, chef mécanicien à Abomey. Comme lui, Albertine Hèssa, revendeuse à Za-kpota, se veut plus intransigeante. Elle a interdit à ses enfants de fréquenter leurs grands-pères maternels, même à son insu pour des raisons qu’elle précise. «Mon père a déjà fermé ses 80 ans en juin dernier. Ce n’est pas que je l’accuse de sorcellerie, mais j’ai commencé par avoir peur de lui, parce que, de ses quinze enfants, nous ne resterons que deux dont je suis la seule femme. Les autres sont tous morts alors que la plupart d’eux étaient des cadres. Ma crainte a atteint son pic lorsque le dernier qui est décédé récemment appelle le nom de notre papa jusqu’à son dernier souffle. Au regard de ces indices, j’ai demandé à mes enfants de ne plus lui rendre visite. Car, mieux vaut prévenir que guérir». Par conséquent, il est abandonné dans la main de sa dernière femme qui, elle aussi, est une grabataire. «Il est là avec sa petite épouse. S’il a besoin de quelque chose, on lui fait un transfert monétaire», confesse-t-elle. Eric Dagba pense que ce n’est pas suffisant. « Les personnes âgées ont plus besoin de la sollicitude. Ce qui compte pour elles, ce n’est pas forcément l’argent. C’est plutôt l’assistance, la présence de leurs proches à leur chevet. Elles veulent que leurs proches soient à leurs côtés, parce qu’elles sont au repos», souligne le chef de l’arrondissement d’Agbokpa. D’autres facteurs poussent également les jeunes à s’éloigner des personnes du troisième âge. Ils sont liés aux caprices qu’induit la vieillesse et les préjugés. Pour régler des comptes avec elles, leurs enfants ou la société les abandonnent sans le minimum. La pauvre vieille dame ou le pauvre vieil homme se débat ainsi seul face à ses problèmes. Elles sont nombreuses, ces personnes du troisième âge, qui sans couverture, sans nourriture, sans soin, déambulent dans les rues, dans les quartiers à la quête de leur pitance. «Grand-maman, que cherches-tu dans la rue en ce temps-ci » ? S’informe un usager de la route. «Mon fils, laisse, mes enfants m’ont tous abandonnée. Je n’ai personne qui puisse me secourir et si je reste à la maison, je ne pourrai pas manger. Tout est grâce », répond la quinquagénaire qui peine à traverser la voie avec son colis et sa canne. Pris de pitié pour elle, un usager l’aide et la tient par la main. Celle-ci, toute heureuse, se fond en remerciements et affuble son secours de circonstance de prières. Toute courbée, elle poursuit sa marche de tortue pour rallier son domicile. Ces genres de scènes se produisent de façon fréquente dans la société d’aujourd’hui au point que beaucoup se demandent l’utilité des enfants auprès de leurs parents. Tout porte à croire qu’il est superflu d’avoir des enfants sur qui on peut compter lors de ses jours difficiles. Sylvain Djogbéhouè, estime que c’est un sacrilège d’abandonner ses parents au moment où ils ont le plus besoin de nous. «Pour quelque motif que ce soit, on ne peut d’ailleurs oublier sa source, son origine, celui ou celle qui t’a donné la vie», dénonce-t-il.
Asp3A Gbèkpo, tente de remettre les choses à l’endroit
L’Association des personnes du troisième âge (Asp3A Gbèkpo) d’Abomey est mise sous les fonds baptismaux en 2012 pour corriger les tares de la société relatives, notamment, à l’entretien et à la conservation des personnes âgées. Le nom attribué à cette association est d’ailleurs évocateur. Gbèkpo ! C’est-à-dire, la vie continue quel que soit son âge. Dah Adjalin Thon, président de ladite association explique que Asp3A Gbèkpo est née suite au constat selon lequel les personnages âgées sont reléguées au dernier rang. Elle a donc vu le jour pour restaurer la place de ces personnes dans la société. Après 10 jours de travail sur le terrain, les résultats sont connus de tous. « Je pense que Asp3A Gbèkpo relève un défi, celui de donner plus de valeur et de considération aux personnes âgées», mentionne Gildas Sohonnou, aumônier diocésain des personnes âgées et curé de Sèhoun. Par des activités de sensibilisation, les membres de cette association impactent leurs communautés et tentent de déconstruire les préjugés qu’elles ont des personnes du troisième âge. Ils abordent avec les jeunes, les enseignants dans les écoles, les femmes, les thématiques liées à la vie de leur association, à l’éducation des enfants, à la vie conjugale, le rôle des personnes âgées dans une famille, comment les ménager, etc. «Chez nous, nous rééduquons les enfants qu’ils soient écoliers, élèves, étudiants, apprentis ou fonctionnaires. On leur montre la nécessité pour eux de collaborer avec les personnes âgées qui constituent une bibliothèque », renseigne Sylvain Djogbéhouè. En dehors de ces activités, les membres de l’Asp3A Gbèkpo se livrent aussi à des exercices physiques et sportifs pour maintenir leur santé et leur forme. Ils rendent visite aux familles, assainissent leur cadre de vie. Ils s’investissent aussi dans la transformation agroalimentaire. A ce titre, ils ont reçu du Gouvernement des appuis en matériels de transformation sous la rupture. Ils ont également bénéficié du Centre d’intégration et d’épanouissement des personnes âgées (Ciepa) où leurs activités sont coordonnées par la responsable, Léa Sékpé.
Les personnes du troisième âge, une mine à conserver
L’importance des personnes du troisième âge dans la société n’est plus à démontrer. «Un vieillard qui meurt en Afrique est une bibliothèque qui brûle », disait Amadou Hampâté Bâ. «Un vieux assis voit plus loin qu’un jeune debout », a renchéri ce proverbe d’origine burkinabè pour montrer toute l’importance qu’accorde la société africaine aux aînés. « Contrairement à l’occident, le vieux (ou la vieille), comme on l’appelle en Afrique, est considéré comme un sage. Sa parole vaut de l’or, son expérience permet aux plus jeunes de démarrer dans la vie sans encombre. Même dans une posture défavorable (assis), il est encore plus sage, plus expérimenté et peut prodiguer plus de conseils qu’un jeune dans la fleur et la vigueur de l’âge », commente Gildas Sohonnou. La Ddasm/Zou est allée loin. « Les grands-parents jouent un rôle de gardien de mémoire quel soit individuel, familial ou collectif. Ils transmettent un ensemble d’expériences, de savoirs, de valeurs, de travail. Ils travaillent assez dans les ateliers d’utilité sociale » confirme Sakinatou Gambari Imorou, épouse Adégoutè. Etant donc des personnes ressources, la journée du 1er octobre de chaque année est décrétée par l’Assemblée générale des Nations Unies, dans sa résolution 45-106 du 14 décembre 1990, pour célébrer les personnes âgées. «L’objectif poursuivi est d’assurer la protection et la promotion des droits des personnes âgées en leur garantissant une protection sociale adéquate pour qu’elles puissent participer à la vie sociale, économique et politique de la Nation », rappelle la Ddasm/Zou. Le Gouvernement, dans la même dynamique, a initié plusieurs actions en leur faveur. On peut parler du projet Arch et du projet d’appui aux groupements des personnes âgées. « Cette année, 110 personnes âgées vont bénéficier des subventions de l’Etat à hauteur de 3 millions trois cents mille francs. La première phase a déjà commencé dans le Zou », annonce Sakinatou Gambari Imorou, épouse Adégoutè. Autrement dit, l’Etat attend leur précieux concours dans la quête de la construction d’une société de cohésion sociale, de paix, de solidarité et de prospérité. A l’occasion, elle exhorte la jeune génération à témoigner de sa reconnaissance, de l’honneur, du respect, de la considération et de la solidarité aux aînés qui en retour leur prodigueront des conseils de part leurs expériences de vie et les valeurs positives qu’elles incarnent. «Moi, sans fausse modestie, c’est grâce aux conseils d’un sage que j’ai pu stabiliser mon foyer. Je pense que les jeunes couples ont besoin de leurs appuis conseils sans lesquels il va toujours y avoir des divorces tels qu’on le constate de nos jours dans la société», certifie Wilfried Ahindé. Gildas Sohonnou, l’aumônier diocésain d’Abomey a, quant à lui, demandé aux personnes du troisième de travailler à se maintenir. « La jeunesse est un état d’être. Quand bien même on prend de l’âge on peut demeurer jeune », a-t-il laissé entendre. Il leur recommande la vie associative, des manifestations récréatives pour se déstresser.
Zéphirin Toasségnitché (Br Zou-Collines)

















