Longtemps perçu comme un sanctuaire pour les cyber-escrocs, le Bénin a radicalement changé de paradigme depuis 2023. Entre arsenal juridique musclé, traque technologique incessante et fermeté judiciaire, le pays affiche une volonté de fer pour assainir son cyberespace.
L’année 2025 marque un tournant dans l’efficacité des services de sécurité béninois. Selon les données du Centre national d’investigation numérique (Cnin), la lutte contre la cybercriminalité au Bénin s’est intensifiée en 2025, avec plus de 6 500 plaintes enregistrées et environ 1 500 interpellations, 1188 personnes incarcérées pour des faits de cybercriminalité, témoignant de la sévérité des condamnations. Ceci marque une hausse de 60 % des signalements par rapport à 2024. Cette action a permis de neutraliser de nombreux réseaux, fermer plus de 4300 comptes frauduleux et consolider le cadre judiciaire via la Criet. 7 400 procédures traitées par la Criet en cinq ans d’existence, démontrant une montée en puissance continue de la machine judiciaire.
Le Cnin et la Criet, le duo de choc
Pour mener ce combat, l’État s’appuie sur deux piliers majeurs. D’une part, le Cnin, né fin 2023 de la fusion de l’Office Central de Répression de la Cybercriminalité (Ocrc) et des services d’investigation numérique, dispose de moyens technologiques accrus pour traquer les fraudeurs. D’autre part, la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (Criet), dirigée par le procureur spécial Mario Metonou, applique une politique pénale d’une extrême fermeté, avec des peines pouvant aller jusqu’à 20 ans de prison. Si les méthodes évoluent, les fondamentaux de la cybercriminalité au Bénin (souvent appelée localement le « Gaymanisme ») reposent sur la manipulation psychologique. Il y a l’arnaque sentimentale (Love Scam), qui consiste en l’utilisation de faux profils pour extorquer des fonds sous prétexte d’amour. La fraude aux faux prêts et investissements, il s’agit des offres de services bancaires ou de placements fictifs très rentables, l’extorsion en ligne, des menaces de diffusion de contenus compromis (sextorsion) et le piratage de comptes : Accès non autorisé aux réseaux sociaux et boîtes mail pour usurper l’identité des victimes. Avec la création du Centre national d’investigations numériques (Cnin) et l’action de la Criet, le Bénin dispose d’un arsenal judiciaire plus spécialisé que la plupart des pays de l’Uemoa, où les dossiers sont souvent traités par des tribunaux classiques.
Une stratégie nationale de sécurité numérique
Le Bénin ne se contente pas de réprimer ; il se structure. Le pays a adopté une Stratégie nationale de sécurité numérique (actualisée en 2023) visant à faire du numérique un levier de croissance sûr. Ces efforts ont permis au Bénin de se hisser parmi les meilleurs élèves africains en matière de cybersécurité, renforçant ainsi la confiance des investisseurs internationaux.
En 2025 et 2026, le Bénin s’est imposé comme l’un des leaders de la lutte contre la cybercriminalité au sein de l’Uemoa, se distinguant par une approche répressive particulièrement structurée par rapport à ses voisins. Le bilan comparatif du Bénin face aux autres pays de l’Union montre qu’il rivalise avec le Sénégal et la Côte d’Ivoire pour les premières places régionales. En 2024, le Sénégal devançait légèrement le Bénin en termes de « qualité de vie numérique », mais le Bénin reste dans le top 10 africain du Global Cybersecurity Index (Gci).
651 arrestations et 4,3 millions Usd récupérés dans 16 pays africains (Interpol)
Interpol, l’Organisation internationale de police criminelle, a annoncé le mercredi 18 février 2026 l’arrestation de 651 personnes et la récupération de plus de 4,3 millions de dollars dans le cadre de l’opération Red Card 2.0, menée entre le 8 décembre 2025 et le 30 janvier 2026 dans 16 pays africains. L’action ciblait les infrastructures et les acteurs derrière les arnaques à haut rendement, la fraude à l’argent mobile et les applications de prêts frauduleuses. Elle a permis d’identifier 1247 victimes, pour des pertes estimées à plus de 45 millions de dollars. « Ces syndicats cybercriminels organisés infligent des préjudices financiers et psychologiques dévastateurs aux individus, aux entreprises et aux communautés entières avec leurs fausses promesses. L’opération Red Card souligne l’importance de la collaboration dans la lutte contre la cybercriminalité transnationale », a déclaré Neal Jetton, directeur de la cybercriminalité à Interpol. Dans les cas clés, les forces de l’ordre ont agi de manière ciblée. Au Nigeria, plus de 1000 comptes frauduleux ont été fermés et une propriété résidentielle servant de base aux opérations a été confisquée. Au Kenya, 27 arrestations ont été effectuées dans le cadre de stratagèmes d’investissement frauduleux diffusés via messagerie et réseaux sociaux, avec des victimes attirées par de faux rendements et des relevés de compte falsifiés. En Côte d’Ivoire, 58 personnes ont été arrêtées et 240 téléphones portables, 25 ordinateurs portables et plus de 300 cartes Sim ont été saisis dans une opération ciblée contre la fraude aux prêts mobiles touchant principalement les populations vulnérables. Cette initiative est la suite de l’opération Red Card, menée entre novembre 2024 et février 2025, qui avait déjà permis l’arrestation d’environ 300 cybercriminels et la saisie de près de 2000 appareils dans sept pays africains, tandis que plusieurs milliers de victimes d’escroqueries aux services bancaires mobiles, aux investissements frauduleux et aux arnaques par messagerie avaient été recensées. L’opération Red Card 2.0 s’inscrit dans un contexte de forte augmentation de la cybercriminalité en Afrique, alimentée par l’adoption rapide des technologies numériques et les lacunes en matière juridique, de formation et de moyens techniques. Selon le Rapport d’évaluation de la cybermenace en Afrique d’Interpol, la criminalité liée au cyberespace représente désormais plus de 30 % des infractions signalées dans certaines régions d’Afrique de l’Ouest et de l’Est, et la majorité des pays appelle à un renforcement significatif des capacités de lutte contre ces crimes. Les pertes financières liées à la cybercriminalité constituent également une menace croissante pour les économies africaines. Selon des estimations compilées à partir de rapports internationaux, la cybercriminalité aurait coûté au moins 3 milliards de dollars entre 2019 et 2025 à divers pays du continent, avec des coûts potentiellement plus élevés en tenant compte des pertes indirectes, comme la perte de productivité, l’atteinte à la réputation et les frais de restauration des systèmes.
Conseils de prévention essentiels
La vigilance reste la meilleure défense en ce qui concerne la cybercriminalité. Les autorités béninoises ont édicté un certain nombre de règles. Il s’agit de se méfier des « opportunités » trop belles, les offres de prêts à taux zéro, les gains de loterie inattendus ou les recrutements demandant des frais de dossier sont presque toujours des arnaques. La protection des accès financiers, ne communiquer jamais son code secret Mobile money ou bancaire par téléphone, même si l’interlocuteur prétend être un agent de réseau Gsm ou de la douane. Avant tout transfert d’argent, vérifiez l’identité de la personne par un autre canal (appel vidéo, rencontre physique dans un lieu public). Il faut également sécuriser vos réseaux sociaux/ il s’agit par exemple d’activer l’authentification à deux facteurs (2fa) sur WhatsApp, Facebook et vos emails pour empêcher le piratage de vos comptes. Il est aussi important de rester vigilants face aux fausses pages Facebook simulant des ventes aux enchères de la douane ou des recharges de bouteilles de gaz à prix cassés.
La « tolérance zéro » est devenue le mot d’ordre. Si le défi reste immense face à l’ingéniosité des fraudeurs, le Bénin prouve qu’avec une volonté politique forte et des institutions dédiées, il est possible de transformer un « point rouge » de la cybercriminalité en un modèle de régulation pour la sous-région.
Sergino Lokossou

















