(Une décision qui change des destins)
Fatouma a 14 ans. Elle vit à Glazoué, dans les Collines, avec ses parents, petits agriculteurs. À la fin de la dernière année scolaire, son père avait prévenu : si la rentrée coûtait encore autant, il faudrait choisir entre elle et son frère aîné. Le choix, dans ce type de famille, se fait rarement en faveur des filles. Il n’aura pas à se faire. À partir de la rentrée 2026-2027, la scolarité dans le secondaire général et technique public sera entièrement gratuite pour toutes les filles du Bénin.
C’est l’une des décisions fortes issues du premier conseil des ministres du président Romuald Wadagni. Une décision qui ne se mesure pas seulement en chiffres, mais en trajectoires de vie, en abandons évités, en diplômes qui existeront là où il n’y en aurait pas eu.
Un problème ancien, une réponse directe
Le Bénin a réalisé des progrès significatifs en matière de scolarisation des filles au cours des deux dernières décennies. Mais les chiffres masquent une réalité plus sombre : le passage du primaire au secondaire reste un point de rupture majeur. C’est à ce moment que les abandons s’accélèrent, que les familles modestes calculent et renoncent, que les mariages précoces s’imposent comme alternative à une scolarité jugée trop coûteuse.
Les frais de scolarité, même modestes en apparence, représentent pour des millions de ménages une charge insupportable, surtout lorsqu’ils s’additionnent aux frais de fournitures, d’uniforme, de transport. « Chaque année, je voyais des filles de ma classe disparaître. Pas toutes pour les mêmes raisons, mais l’argent était toujours quelque part dans l’histoire », raconte Aïcha, élève en classe de terminale à Porto-Novo. La gratuité, telle qu’annoncée, supprime cette barrière à l’entrée. Elle ne résout pas tout, mais elle retire l’obstacle le plus immédiat, le plus visible, celui que les familles invoquent en premier pour justifier un retrait.
Ce que cette décision dit de la vision du président
Investir dans la scolarisation des filles, c’est l’un des placements les plus rentables qui soit pour un pays. Les études économiques et sociales le démontrent depuis des décennies : une fille scolarisée se marie plus tard, a moins d’enfants et mieux espacés, génère des revenus qu’elle réinvestit dans sa famille, contribue plus activement à l’économie nationale. Ce n’est pas une dépense sociale. C’est une stratégie de développement.
Romuald Wadagni, économiste de formation, connaît ces données. Sa décision de placer cette mesure parmi les premières de son quinquennat n’est donc pas seulement symbolique. C’est un choix de politique économique, habillé de justice sociale. « Je n’aurais jamais pensé que ça arriverait si vite. Quand il l’avait dit pendant la campagne, on s’est dit : on verra. Maintenant, c’est là. Ma fille va au lycée l’année prochaine. Je n’aurai plus à me battre pour trouver l’argent », confie Honoré, mécanicien à Bohicon.
Les défis de la mise en œuvre
La gratuité scolaire ne s’improvise pas. Elle suppose que les établissements soient en mesure d’accueillir davantage d’élèves, que les enseignants soient suffisamment nombreux, que les manuels scolaires soient disponibles. Elle suppose aussi que la mesure soit connue des familles qui en ont le plus besoin, dans les zones rurales les plus reculées, là où l’information administrative circule mal. C’est le paradoxe de toute politique sociale ambitieuse : celles qui en ont le plus besoin sont souvent celles qui y accèdent en dernier. Un effort de communication ciblé, via les chefs de village, les associations de parents d’élèves, les radios communautaires, sera indispensable pour que la mesure atteigne Fatouma à Glazoué autant qu’elle atteindra les lycéennes de Cotonou. La rentrée 2026-2027 sera le premier test. Ce sera à elle qu’on mesurera si la promesse a voyagé jusqu’aux coins les plus éloignés du pays.
Abdourhamane Touré
















