La grâce accordée à 369 détenus à l’occasion de la fête de l’accession du Bénin à la souveraineté nationale et internationale a relancé, dans l’opinion, les attentes autour de la décrispation du climat sociopolitique. L’élargissement de cette mesure à d’autres détenus ou exilés qualifiés de « politiques » alimente désormais le débat. L’Exécutif, par la voix de son porte-parole, Wilfried Léandre Houngbédji, assure toutefois que le sujet ne saurait être abordé sous le seul prisme des revendications particulières. L’avènement du Sénat pourrait, à terme, offrir un cadre institutionnel pour examiner cette question avec davantage de recul, de rationalité et de sagesse.
La décision du président de la République, Romuald Wadagni, de gracier 369 personnes détenues à l’occasion de la célébration de la fête de l’accession du Bénin à la souveraineté nationale et internationale n’est pas passée inaperçue. Parmi les bénéficiaires figure notamment Julien Kandé Kansou, jeune militant du parti Les Démocrates, qui a ainsi pu retrouver les siens. Cette mesure de clémence a aussitôt ravivé les attentes d’une partie de l’opinion, qui y voit un possible signal en faveur d’une décrispation plus large du climat sociopolitique. Certains espèrent désormais que d’autres personnes détenues ou vivant en exil, et présentées comme des acteurs ou prisonniers « politiques », pourraient également bénéficier d’une mesure similaire. Loin des intentions qu’on semble parfois lui prêter, le gouvernement tient bel et bien à la décrispation du climat social. Mais celle-ci est envisagée dans une approche globale, qui doit tenir compte de l’intérêt supérieur de la Nation, de la stabilité du pays, du respect de l’État de droit et de la nécessité de préserver la cohésion nationale. Sur une récente émission télévisée, le ministre porte-parole du gouvernement, Wilfried Léandre Houngbédji, a livré la lecture de l’Exécutif sur cette question. Il a notamment expliqué que les attentes suscitées par la présence de certaines personnes sur la liste des bénéficiaires de la grâce présidentielle ne résultaient pas d’une quelconque démarche visant à répondre à des sollicitations particulières. Il précise notamment que « Si des proches de tel ou tel, que ce soit des proches politiques ou de famille ou des amis, ont mis en avant tel ou tel nom, ça n’est pas de notre fait. Et maintenant je dis, si la présence de certains sur la liste fait nourrir l’espoir à d’autres que le tout viendrait, ça s’entend. Et si ces personnes remplissent demain les conditions à l’occasion d’un nouvel acte de cette nature, elles pourraient bien se retrouver là-dessus. » Cette clarification invite surtout à dépasser une lecture exclusivement politique ou émotionnelle de la question. La décrispation ne saurait être assimilée à une remise en cause systématique des décisions de justice. Elle suppose, au contraire, de distinguer ce qui relève du droit, des procédures judiciaires et des éventuelles décisions politiques susceptibles d’intervenir dans un cadre institutionnel. Le chef de l’État lui-même avait d’ailleurs placé son mandat sous le signe du respect des institutions et des libertés fondamentales lors de son investiture, le 24 mai 2026. Romuald Wadagni déclarait à cette occasion, « En prêtant serment devant la Nation, je prends aussi un engagement clair, celui d’être le garant de nos institutions, de l’État de droit et des libertés fondamentales. Car la force d’une démocratie se mesure à la confiance que ses institutions inspirent aux citoyens, à la justice de la République qui leur garantit l’équité de ses règles et la protection effective de leurs droits. »
Le Sénat, une institution attendue pour dépasser les passions
Dans ce contexte, le débat pourrait être abordé de façon plus cartésienne et rationnelle avec l’installation du Sénat, le 30 juillet 2026. La nouvelle institution, dont la vocation est notamment de contribuer à la représentation et à la prise en compte des intérêts de la Nation, est désormais plus ou moins attendue sur cette question sensible de la décrispation. Sur le rôle que pourrait jouer le Sénat, Wilfried Léandre Houngbédji s’est voulu prudent, tout en laissant ouverte la possibilité d’une initiative de cette institution. « Depuis la révision constitutionnelle qui a consacré l’avènement du Sénat, je n’ai pas noté que ça aide le mandat du Sénat. Les Béninois ont donné le mandat au Sénat. Le Sénat se saisit ou élargit son champ de compétences en s’intéressant à un sujet comme celui-là. Comme ce sont des personnes sages qui sont là-bas, il leur appartiendra d’apprécier et de voir jusqu’où, dans leur sagesse, elles pourraient aider le chef de l’État et la République dans son ensemble, comme je disais tout à l’heure, à poursuivre la marche de notre pays vers davantage de progrès, de bien-être collectif et individuel. » Le porte-parole du gouvernement insiste toutefois sur une distinction essentielle entre la règle de droit et les actes politiques susceptibles d’accompagner la recherche de l’apaisement : « Et des crispations politiques, ce n’est pas dans les textes de loi, n’oublions pas. Et la démocratie, c’est les lois, c’est le respect des lois. Maintenant, des actes politiques, oui, qui pourraient venir supplanter des réalités juridiques ou judiciaires. » Il appartient donc désormais aux différentes composantes de la société et aux institutions de contribuer, chacune dans son rôle, à une éventuelle dynamique d’apaisement. Sur ce point, le ministre porte-parole souligne l’ouverture du chef de l’État : « Mais ça appartient à la société, dans son ensemble, à travers ses institutions, ses acteurs, d’en décider. Le chef de l’État, je crois qu’il n’est fermé à aucune perspective. Pour ce qui est de son engagement, il n’est fermé à aucune perspective. » Cette disponibilité affichée trouve un écho particulier dans les propos de Patrice Talon, élu président du Sénat le 6 août 2026. Dans son discours, l’ancien chef de l’État a insisté sur la nécessité de faire de la nouvelle institution un espace de dialogue, de consensus et de consolidation de la stabilité nationale : « À titre personnel, je voudrais vous rassurer de ma disponibilité, voire de mon engagement à œuvrer au bon fonctionnement d’un Sénat qui sera pour nous comme une famille. Nous avons tous vécu depuis quelques jours une ambiance extraordinaire qui a gommé, effacé nos divergences. Désormais, nous serons face à cette responsabilité d’œuvrer en convivialité, en consensus, comme une famille, comme des amis pour le développement, le bien-être de notre pays notamment pour le renforcement de l’unité nationale, pour le renforcement de la stabilité politique de notre pays, pour le renforcement de la paix, de la démocratie. Je donnerai le meilleur de moi-même et je veux compter sur chacun de vous pour nous rappeler à l’ordre chaque fois que nous ne serons pas à la hauteur. »
Quid de la libération des prisonniers et exilés dits « politiques » ?
Au-delà des prises de position et des attentes légitimes exprimées dans l’espace public, la question de la libération des prisonniers et du retour des exilés dits « politiques » mérite ainsi d’être dépassionnée. Elle gagnerait à être examinée avec sérénité, sans procès d’intention ni lecture systématiquement partisane. L’enjeu dépasse, en définitive, les intérêts individuels ou les agendas politiques. Il s’agit de rechercher les conditions d’une cohésion durable, dans le respect des institutions et de l’État de droit. Dans cette perspective, le Sénat pourrait constituer un espace supplémentaire de réflexion et de médiation, si ses membres décident de se saisir de la question. Le gouvernement, pour sa part, laisse entendre que la porte n’est pas fermée. « Tant que cela permet aux Béninois d’avancer, aux Béninoises et aux Béninois de vivre dans la cohésion et de porter ensemble l’œuvre de développement de notre pays, à mon avis, ils regarderaient tout cela avec attention, si demain l’occasion se présente d’en parler ou d’y voir un peu plus clair. » La décrispation apparaît dès lors moins comme une décision ponctuelle que comme un processus, qui doit conjuguer justice, responsabilité politique, dialogue institutionnel et intérêt supérieur de la Nation. C’est dans cette approche globale, et non dans la seule pression des passions politiques, que pourrait se construire un véritable apaisement du climat sociopolitique béninois.
Gabin Goubiyi



















