Alors que les gouvernants ont consenti des efforts ces dernières années pour éradiquer la corruption, des agents de l’Etat tapis dans l’ombre, s’obstinent à s’illustrer dans ce fléau pourtant curable.
Y a-t-il un antidote au poison de la corruption dans l’administration publique au Bénin? Cette préoccupation taraude l’esprit de plus d’un après la conférence de presse de la Police républicaine du vendredi 21 août 2026. Une sortie médiatique qui a remis au goût du jour un mal devenu chronique. Un réseau de trafic d’influence a été démantelé à la Direction des examens et concours du ministère des enseignements maternel et primaire (Memp), où des superviseurs désignés pour le Cep 2026 étaient rançonnés à hauteur de 160.000 Francs Cfa sur une prime de 200.000 Francs Cfa. Selon le porte-parole de la Police républicaine Eric Yérima, le chef du secrétariat de la direction, identifié comme principal auteur, a été placé sous mandat de dépôt aux côtés de neuf autres poursuivis sans mandat. L’affaire interpelle bien au-delà des personnes actuellement concernées par la procédure judiciaire. Sans préjuger de la culpabilité des mis en cause et sans nous immiscer dans le travail de la justice, les faits rapportés, s’ils sont établis, révèlent une réalité préoccupante : la corruption continue de trouver des espaces où prospérer, y compris dans des secteurs qui devraient être exemplaires. Selon les éléments communiqués autour de cette affaire, la manœuvre consiste à positionner certaines personnes pour des opérations liées notamment à la correction des copies, à la surveillance des examens et à d’autres travaux, en contrepartie de ristournes ou de prélèvements sur les rémunérations. Une telle pratique, si elle est confirmée par l’enquête et la justice, serait particulièrement grave. Car derrière ces mécanismes supposés de favoritisme et de rétro-commissions, c’est la crédibilité même du système des examens et concours qui peut être fragilisée. Il faut dire que les examens scolaires et professionnels constituent un moment essentiel dans la vie des apprenants. Ils doivent reposer sur des principes de transparence, d’équité et d’impartialité. Le choix des correcteurs, des surveillants et des différents intervenants ne saurait donc devenir un marché où certains bénéficient d’une position privilégiée en échange d’une partie de leurs revenus. La question dépasse ainsi les seuls intérêts financiers des personnes qui seraient éventuellement victimes ou bénéficiaires d’un tel système. Elle touche à l’égalité des chances. Que penser, en effet, d’un dispositif dans lequel une personne pourrait obtenir une mission non pas en raison de ses compétences, de son expérience ou des critères officiellement retenus, mais parce qu’elle accepte de reverser une partie de ce qu’elle doit normalement percevoir ? C’est précisément ce type de mécanisme qui nourrit le sentiment d’injustice et détruit progressivement la confiance dans les institutions. Il convient toutefois de laisser à la justice le soin d’établir les responsabilités individuelles. Une enquête est en cours et chacun doit pouvoir bénéficier des garanties prévues par la loi. Mais cette prudence judiciaire ne doit pas empêcher le débat public sur le phénomène que cette affaire remet au premier plan.
La lutte contre la corruption doit changer d’intensité
Depuis plusieurs années, le Bénin s’est doté d’un arsenal institutionnel et juridique important pour lutter contre la corruption et les infractions économiques. La création de la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (Criet), le renforcement des mécanismes de contrôle, l’action des structures de veille et les nombreuses mesures prises par les pouvoirs publics témoignent d’une volonté affichée de combattre ce fléau. Dès lors, on se demande, comment expliquer que, malgré cet arsenal répressif et préventif, des pratiques présumées de ce genre puissent encore se développer au sein de l’administration publique? C’est là tout le paradoxe de la lutte contre la corruption. La multiplication des textes, des institutions et des sanctions ne suffit pas si les mécanismes de contrôle au quotidien restent vulnérables. La corruption ne disparaît pas simplement parce qu’elle est interdite. Elle recule lorsque les procédures sont suffisamment transparentes, lorsque les contrôles sont réguliers, lorsque les responsabilités sont clairement établies et lorsque les agents savent que les possibilités de contourner les règles sont réduites au minimum. L’affaire de la Dec doit donc être considérée comme un signal d’alerte. Elle montre que les réseaux susceptibles de tirer profit des failles administratives peuvent continuer à exister, parfois dans des secteurs où l’on s’y attend le moins.
Au-delà des sanctions, renforcer les contrôles
Il faut saluer l’action de la Police républicaine qui, à travers cette opération, démontre que les mécanismes de détection et d’investigation peuvent fonctionner. Cette dynamique doit être encouragée et poursuivie. Mais la réponse ne devrait pas s’arrêter aux arrestations et aux poursuites judiciaires. La véritable question est aussi de savoir comment empêcher qu’un système similaire puisse se reconstituer demain. Le gouvernement gagnerait ainsi à renforcer les mécanismes de contrôle dans l’organisation des examens. Ce qui passe par la traçabilité des affectations, les critères transparents de sélection des surveillants et des correcteurs, le contrôle des paiements, les mécanismes de signalement sécurisés, les audits réguliers et la rotation des responsabilités sensibles pourraient contribuer à réduire les risques. Par ailleurs, la numérisation de certaines procédures pourrait également limiter les interventions discrétionnaires et rendre plus difficile la constitution de réseaux de favoritisme. Plus une procédure est transparente et traçable, plus il devient difficile d’en faire une source de rente personnelle. Il serait également pertinent que les structures chargées de la prévention et de la lutte contre la corruption accordent une attention particulière aux secteurs dans lesquels de petites pratiques répétées peuvent finir par constituer de véritables systèmes. Car la corruption ne se mesure pas uniquement à l’ampleur des sommes détournées. Elle se mesure aussi aux habitudes qu’elle installe, aux passe-droits qu’elle banalise et à la confiance qu’elle détruit. L’affaire de la Dec, quelles que soient les conclusions auxquelles parviendra la justice, rappelle donc une réalité. La corruption demeure un défi et ne peut être considérée comme un problème définitivement réglé. Le Bénin a engagé une lutte farouche contre ce fléau. Il doit désormais aller plus loin, en renforçant simultanément la prévention, le contrôle, la transparence et la sanction. La Police républicaine doit continuer à débusquer les réseaux qui se cachent derrière les pratiques corruptives. La justice doit faire son travail en toute indépendance. Les organes de contrôle doivent rester vigilants. Et l’administration doit constamment fermer les portes par lesquelles peuvent s’infiltrer le favoritisme et les rétro-commissions. Car une administration véritablement performante ne doit pas seulement être jugée sur la qualité de ses réformes. Elle doit aussi être capable de garantir que les règles s’appliquent à tous. La lutte contre la corruption ne peut donc connaître ni répit ni zone de non-droit. L’affaire de la Dec doit servir d’avertissement et, surtout, d’occasion pour renforcer encore les dispositifs de contrôle.
Sergino Lokossou




















