Longtemps considéré comme le socle de la famille et de la cohésion sociale, le mariage traditionnel est aujourd’hui confronté à de profondes mutations. Entre les enseignements des sages, les aspirations des jeunes à plus de liberté et les exigences du droit moderne, la dot et les rites coutumiers suscitent débats et interrogations. À Bohicon, témoignages et analyses révèlent les tensions entre tradition, modernité et protection des droits des couples.
« Le mariage coutumier est la base de tous les autres mariages» Cette conviction de Dah Agbatchia Gnidjazounnon, sage de Bohicon, résume l’importance accordée à cette institution dans la société béninoise. Pour les anciens, le mariage ne se limite pas à l’union de deux personnes. Il est avant tout une alliance entre deux familles, voire entre les vivants et les ancêtres. Autrefois, la démarche était rigoureusement encadrée. Une longue période de fiançailles permettait aux futurs époux de s’observer et d’apprendre à se connaître. Les familles jouaient un rôle central dans le suivi de la relation. Après les présentations officielles, venait la cérémonie de la dot, point culminant du processus. La dot, composée d’enveloppes, de boissons, de tissus, de sel, de tabac et d’autres objets symboliques, scelle l’union entre les deux familles. Parmi ces éléments figure le célèbre Dubonnet, appelé ‘’Assédékon’’ (« le chat y veille ») en langue locale fongbé, symbole de vigilance et de protection du foyer. Mais ce modèle ancestral est aujourd’hui bousculé par les réalités contemporaines. Pour de nombreux jeunes de Bohicon, le mariage reste une étape importante de la vie. Cependant, leur perception diffère de celle des générations précédentes. « Le mariage doit d’abord passer par une véritable connaissance mutuelle », estime Rufin Kèssi interrogé. Paulin Houmbadji reconnaît que l’institution demeure importante mais regrette sa banalisation. «Aujourd’hui, on peut se marier et divorcer quelques semaines plus tard. » Chez certains, notamment dans les milieux religieux, le mariage conserve son caractère d’obligation morale et sociale. D’autres, en revanche, le considèrent avant tout comme un choix personnel fondé sur l’amour, l’épanouissement individuel et l’égalité au sein du couple. Cette évolution traduit une transformation profonde des mentalités. Les jeunes générations souhaitent davantage participer au choix de leur partenaire et refusent parfois les contraintes jugées excessives des pratiques coutumières. Du côté des femmes, les avis sont également contrastés. Nombreuses sont celles qui reconnaissent dans la dot un symbole de respect et de reconnaissance envers leur famille. Pour certaines, elle demeure une protection sociale en cas de conflit conjugal. Mais d’autres dénoncent les dérives observées dans certaines familles où les exigences financières deviennent excessives. Des listes interminables de présents, des sommes importantes et des cérémonies coûteuses découragent parfois les prétendants. Certaines femmes s’interrogent aussi sur la persistance de certaines représentations traditionnelles qui leur attribuent davantage de responsabilités dans la réussite ou l’échec du foyer. « Le mariage doit être un engagement partagé, pas une charge portée uniquement par la femme », estime une jeune fonctionnaire rencontrée à Bohicon.
Quand le coût de la dot devient un obstacle
S’il existe un point sur lequel jeunes et anciens semblent s’accorder, c’est la question du coût de la dot. Dans plusieurs localités, les exigences financières imposées aux futurs époux sont devenues un véritable frein au mariage coutumier. De nombreux jeunes hommes préfèrent repousser leur projet de mariage ou vivent en union libre faute de moyens suffisants. Pour Dah Agbatchia Gnidjazounnon, cette inflation des exigences est contraire à l’esprit même de la tradition. « La dot doit être un signe de respect et non un commerce », rappelle-t-il. Selon lui, lorsque les familles transforment cette pratique en source d’enrichissement, elles détournent sa vocation première qui consiste à renforcer les liens entre les deux communautés familiales. Le sage précise que l’absence de grossesse dans un couple n’est pas liée au fait que la dot ait été faite ou non. Les difficultés peuvent provenir du garçon ou de la fille, selon leur état de santé ou leur vécu. Dans certaines familles, des dots exorbitantes sont perçues comme sources de malédictions, mais en réalité, la dot est censée encourager la naissance et la stabilité du foyer. Lorsqu’une femme dotée ne tombe pas enceinte après un an, la belle-famille s’inquiète et appelle le mari pour chercher des solutions. Cela peut passer par la médecine moderne (analyses médicales) ou par la pharmacopée traditionnelle, où les anciens proposent des remèdes pour lever les blocages. Il poursuit en indiquant que les jeunes doivent comprendre la valeur de la dot. Les filles, quant à elles, doivent imposer la dot comme condition préalable à l’union. « Sans dot, elles perdent de la valeur aux yeux du garçon et ne sont pas respectées » souligne, Dah Agbatchia Gnidjazounnon. Les garçons doivent, de leur côté, écouter leurs parents et respecter la tradition. « On ne peut pas prendre une fille en mariage sans se présenter officiellement à sa famille ». La dot est un signe de respect et de reconnaissance. Elle évite les unions précaires et donne au couple une légitimité sociale. Dans ce processus, les parents ont un rôle essentiel à y jouer. A en croire les explications du notable de Bohicon, ils doivent sensibiliser et surveiller leurs enfants pour qu’ils respectent les étapes du mariage coutumier, exiger la dot avant que leur fille ne s’installe chez un homme et encadrer les jeunes couples afin d’éviter les unions informelles qui fragilisent les foyers. Il a aussi fait remarquer que même les religions importées reconnaissent aujourd’hui l’importance de la dot. «Avant de célébrer un mariage religieux, les pasteurs ou responsables demandent que la dot soit faite » s’est-il réjoui en ajoutant que la dot se prend dans la famille paternelle de la fille et non ailleurs. « Même si la rencontre a lieu en ville (Cotonou, Lomé, etc.), la cérémonie doit se dérouler dans la maison familiale, en présence du chef de collectivité et d’une délégation. Les dots célébrées en ville sans la famille sont considérées comme incomplètes, même si elles peuvent être tolérées lorsqu’une délégation est présente » martèle-t-il.
Le regard du droit entre tradition et modernité
Si la valeur culturelle du mariage coutumier est largement reconnue, sa portée juridique fait débat. La présidente de l’Institut national de la femme (Inf), Huguette Bokpè Gnacadja, apporte une précision essentielle. « La connaissance mutuelle des parents ne vaut pas mariage. Le paiement de la dot ne vaut pas mariage. Le mariage religieux ne remplace pas le mariage civil» a-t-elle insisté dans l’une de ses publications visuelles. Pour elle, une seule forme d’union produit pleinement des effets juridiques pour les deux partenaires. « Seul le mariage monogamique célébré à la Mairie produit des droits au profit de la femme et de l’homme.» Cette position met en lumière une réalité souvent méconnue. De nombreuses femmes pensent être protégées par la seule dot alors qu’en cas de succession, de partage de biens ou de litige conjugal, seul le mariage civil offre des garanties juridiques complètes. Le débat sur le mariage ne se résume donc plus à un affrontement entre anciens et modernes. Il révèle plutôt la recherche d’un nouvel équilibre. La jeunesse revendique l’amour, la liberté de choix et l’égalité. Les familles défendent les valeurs de respect, de solidarité et d’enracinement culturel. Quant aux défenseurs des droits des femmes, ils rappellent la nécessité d’une protection juridique effective. Dans cette quête de conciliation, une certitude demeure. le mariage, quelle que soit sa forme, repose avant tout sur la connaissance mutuelle, la responsabilité et l’engagement. Car au-delà des rites, des symboles et des formalités administratives, la solidité d’un foyer continue de dépendre de la capacité des époux à construire ensemble un projet de vie durable. Entre héritage coutumier et exigences modernes, le défi du mariage béninois est désormais de préserver ses valeurs culturelles tout en garantissant les droits et l’épanouissement de chacun.
Zéphirin Toasségnitché
(Br : Zou-Collines)

















