Depuis son accession au pouvoir, le 24 mai 2026, le président Romuald Wadagni entend faire de l’agriculture un levier majeur de transformation économique et de souveraineté nationale. L’amélioration de la productivité, la valorisation des filières agricoles, le développement de la transformation locale et la protection sociale des producteurs constituent des ambitions qui entrent en ligne de compte pour le nouveau modèle agricole. Mais derrière cette volonté de changement se dressent des défis structurels, financement, mécanisation, maîtrise de l’eau, accès aux marchés et rentabilité des exploitations. L’enjeu est désormais de transformer les orientations gouvernementales en résultats tangibles pour les producteurs et les consommateurs.
L’agriculture béninoise se trouve à un tournant stratégique. Pilier de l’économie nationale et principale source de revenus pour une importante partie de la population rurale, elle occupe une place centrale dans les enjeux de développement, de lutte contre la pauvreté et de sécurité alimentaire. Dans un contexte international marqué par les tensions sur les chaînes d’approvisionnement et la volatilité des prix des produits agricoles, la capacité du Bénin à produire et à transformer davantage devient une nécessité économique autant qu’une exigence de souveraineté. En accédant à la magistrature suprême, Romuald Wadagni hérite d’un secteur qui a connu d’importantes mutations sous le précédent régime. Les investissements dans les infrastructures agricoles, la structuration des filières, le développement des zones de production et la promotion de l’agro-industrie ont contribué à modifier progressivement le paysage agricole national. La nouvelle administration doit donc capitaliser sur ces acquis tout en apportant des réponses aux difficultés persistantes. La vision affichée est ambitieuse, faire évoluer l’agriculture de subsistance vers un système productif, compétitif et davantage connecté à l’industrie. Il ne s’agit plus seulement de produire des matières premières, mais de créer davantage de valeur sur le territoire national, de générer des emplois et d’améliorer durablement les revenus des exploitants.
Construire une souveraineté alimentaire durable
La souveraineté alimentaire constitue l’un des grands enjeux de la politique agricole du président Romuald Wadagni. Elle suppose que le Bénin puisse satisfaire une part croissante de ses besoins alimentaires à partir de sa propre production, tout en disposant de capacités suffisantes de stockage, de conservation, de transformation et de distribution. Cette ambition passe d’abord par la consolidation des filières stratégiques. Le coton, le soja, le riz et l’anacarde occupent une place importante dans l’économie agricole béninoise. À ces productions s’ajoutent les filières vivrières, notamment le maïs, le manioc et les produits maraîchers, indispensables à l’approvisionnement des marchés nationaux.
Dans cette perspective, le gouvernement a décidé d’introduire des subventions spécifiques au profit des producteurs de coton, de soja, de riz et d’anacarde, applicables à partir de la campagne agricole 2026-2027. Le mécanisme prévoit notamment une prime de 10 Fcfa par kilogramme pour certaines productions, sous réserve de l’atteinte des seuils de production ou de livraison fixés et de l’approvisionnement des unités locales de transformation.
Pour le coton, l’objectif est de retrouver un niveau de production d’au moins 700 000 tonnes. Pour le soja, le riz et l’anacarde, les volumes de référence annoncés sont respectivement de 450 000, 350 000 et 200 000 tonnes. Ces mesures traduisent une volonté de mieux rémunérer les producteurs et de renforcer les relations entre les bassins de production et les industries nationales.
Le choix est stratégique. Pendant longtemps, une partie importante de la richesse agricole africaine a été exportée sous forme de matières premières, laissant aux industries étrangères l’essentiel de la valeur ajoutée. Le Bénin entend progressivement inverser cette tendance. La transformation locale doit permettre de conserver une part plus importante des revenus sur le territoire national. La filière anacarde illustre particulièrement cette problématique. Le pays dispose d’un potentiel de production important, mais l’approvisionnement régulier des unités industrielles demeure un enjeu. L’amélioration de la collecte, la maîtrise des circuits de commercialisation et la disponibilité de la matière première sont indispensables pour assurer la rentabilité des investissements industriels. La filière rizicole présente également des perspectives importantes. Les unités de transformation installées à Malanville et Glazoué, ainsi que les projets d’extension des capacités industrielles, participent à cette dynamique. L’objectif est de rapprocher la production des marchés et de réduire progressivement la dépendance aux importations de riz. Le manioc constitue une autre opportunité. Sa transformation en farine panifiable, en gari et en tapioca peut ouvrir de nouveaux débouchés aux producteurs et alimenter plusieurs segments de l’industrie agroalimentaire. Des initiatives, notamment autour de Paouignan, dans les Collines, traduisent cette volonté de développer des unités de transformation adaptées aux réalités des territoires.
Toutefois, l’industrialisation agricole ne peut réussir sans une production suffisamment abondante, régulière et compétitive. Les unités de transformation ont besoin de matières premières disponibles en quantité et en qualité. Les producteurs, de leur côté, doivent bénéficier de prix rémunérateurs et de débouchés sécurisés. C’est dans cette complémentarité que réside la réussite de la stratégie gouvernementale. La question de la sécurité alimentaire dépasse cependant les seules filières d’exportation. Le maïs, le riz, les légumineuses, les tubercules et les productions maraîchères doivent bénéficier d’une attention particulière. L’augmentation des rendements, la réduction des pertes après récolte et l’amélioration de la distribution sont essentielles pour stabiliser l’offre sur les marchés et limiter les tensions sur les prix des denrées.
La maîtrise de l’eau représente également une condition déterminante. Les changements climatiques perturbent les calendriers agricoles et rendent certaines exploitations particulièrement vulnérables. Les aménagements hydroagricoles, les retenues d’eau et les systèmes d’irrigation doivent permettre de réduire la dépendance aux pluies et de favoriser une production plus régulière. L’agro-industrie apparaît ainsi comme un prolongement naturel de la politique de souveraineté alimentaire. Mais elle doit être pensée comme un écosystème associant producteurs, transformateurs, transporteurs, distributeurs, institutions financières et structures d’encadrement. Sans cette organisation, les investissements industriels risquent de ne pas produire tous les effets économiques et sociaux attendus.
Les conditions de réussite du nouveau modèle
Au-delà de la transformation industrielle, le principal défi de l’agriculture béninoise demeure l’amélioration de la productivité des exploitations. Une politique agricole ambitieuse ne peut produire des résultats durables sans s’attaquer aux contraintes quotidiennes auxquelles sont confrontés les producteurs.
L’accès aux semences de qualité constitue l’une des premières préoccupations. Les rendements agricoles dépendent largement de la disponibilité de variétés adaptées aux conditions climatiques et aux caractéristiques des sols. Le gouvernement a ainsi engagé une réflexion sur la modernisation du système semencier, avec une plus grande implication d’opérateurs privés spécialisés dans la production de semences certifiées et hybrides.
Cette orientation vise à améliorer la qualité des intrants, renforcer les capacités de traitement et de conditionnement et développer les dispositifs de contrôle. Elle devra être accompagnée d’un meilleur encadrement technique pour permettre aux producteurs d’utiliser efficacement les semences et les fertilisants. La mécanisation constitue un autre chantier prioritaire. Dans plusieurs zones rurales, les exploitations restent dépendantes des méthodes traditionnelles, avec des conséquences sur les superficies cultivées, les délais d’exécution des travaux et les rendements. L’accès aux tracteurs, aux équipements de labour, aux moissonneuses et aux unités de transformation primaire peut considérablement améliorer les performances.
Le programme agricole 2026-2033 prévoit de consolider les investissements déjà réalisés dans ce domaine et de développer davantage les services de mécanisation. L’enjeu est de rendre les équipements accessibles aux petits exploitants, notamment à travers des centres de services agricoles et des mécanismes de mutualisation. L’innovation technologique devra également accompagner cette modernisation. Les drones, les outils numériques, les capteurs et les applications de suivi agricole peuvent améliorer la gestion des exploitations, la surveillance des cultures et la traçabilité des produits. Mais leur adoption suppose un accompagnement adapté, des infrastructures numériques et une formation des utilisateurs.
L’autre défi majeur concerne le financement. Les producteurs ont besoin de ressources pour acheter les intrants, acquérir des équipements, développer leurs exploitations et organiser la commercialisation de leurs récoltes. Or, les difficultés d’accès au crédit constituent encore un frein important, particulièrement pour les petits exploitants et les jeunes entrepreneurs agricoles. Le renforcement des mécanismes de financement agricole, notamment à travers le Fonds national de développement agricole, doit permettre de faciliter l’accès aux ressources nécessaires. Il faudra également encourager les partenariats entre les banques, les institutions de microfinance, les coopératives et les entreprises agro-industrielles. Mais l’une des orientations les plus significatives de la nouvelle politique agricole réside dans l’introduction progressive d’une dimension de protection sociale au profit des producteurs.
Le 2 septembre 2026, le Conseil des ministres a autorisé la mise en œuvre de la phase pilote du Programme de productivité agricole et de protection sociale des agriculteurs du Bénin. Cette expérimentation concerne 2 000 producteurs de maïs, exploitant chacun une superficie moyenne de 1,5 hectare, soit environ 3 000 hectares.
Le dispositif prévoit un accompagnement intégré comprenant des semences hybrides, des engrais, des produits phytosanitaires, des services de mécanisation et un encadrement technique renforcé. Il comporte également un mécanisme destiné à faciliter la commercialisation des récoltes et à sécuriser les revenus des bénéficiaires. Sa particularité réside dans l’intégration d’une assurance maladie pouvant couvrir jusqu’à six personnes par ménage, ainsi que d’un mécanisme d’épargne à terme et de préparation à la retraite. Cette approche reconnaît que le développement agricole ne peut être dissocié de la sécurité économique et sociale des femmes et des hommes qui travaillent la terre. Le renforcement de l’assurance agricole indicielle multirisque participe de la même logique. En août 2026, une enveloppe de 561,8 millions de FCFA d’indemnisations a été mobilisée au profit de producteurs de riz et de coton touchés par des pertes de rendement au cours de la campagne 2025-2026. Le gouvernement ambitionne d’étendre progressivement la couverture à davantage de producteurs. Ces initiatives constituent des avancées importantes, mais leur efficacité devra être évaluée sur le terrain. La généralisation des dispositifs de protection sociale nécessitera des ressources financières pérennes, une gestion transparente et des mécanismes de suivi fiables. La jeunesse représente également un enjeu central. Pour attirer de nouveaux acteurs dans le secteur, l’agriculture doit devenir une activité économiquement attractive, offrant des perspectives de revenus et des possibilités de progression professionnelle. L’entrepreneuriat agricole, l’élevage, l’aquaculture et les métiers de la transformation peuvent constituer des débouchés importants, à condition que les jeunes disposent de formations adaptées, de financements et d’un accès sécurisé à la terre.
Enfin, la question foncière, les infrastructures rurales, le stockage et les circuits de commercialisation restent des défis majeurs. Les pertes post-récolte réduisent les revenus des producteurs et fragilisent l’approvisionnement des marchés. Le développement de magasins de stockage, de chaînes de conservation et de pistes rurales constitue donc un complément indispensable aux investissements productifs.
Une ambition à mesurer aux résultats
La nouvelle politique agricole de Romuald Wadagni s’inscrit dans une ambition de transformation structurelle. Elle entend faire du producteur un acteur central de la croissance, de la transformation industrielle et de la souveraineté alimentaire. Les premières mesures annoncées témoignent d’une volonté de rapprocher les objectifs de production des exigences de rentabilité et de protection sociale.
Cependant, la réussite de cette ambition dépendra moins du nombre de programmes annoncés que de leur capacité à transformer concrètement les conditions de vie dans les campagnes. Les producteurs attendent des intrants disponibles, des prix rémunérateurs, des financements accessibles, des débouchés fiables et une meilleure protection contre les risques climatiques et économiques. Le véritable défi sera donc de construire une chaîne de valeur agricole cohérente, dans laquelle chaque maillon contribue à la création de richesse nationale. Car la souveraineté alimentaire ne se mesure pas uniquement aux quantités récoltées. Elle se vérifie aussi dans la capacité d’un pays à transformer ses productions, à nourrir sa population à des coûts accessibles et à garantir aux producteurs une rémunération digne de leurs efforts. C’est à cette épreuve des résultats que sera jugée la nouvelle politique agricole du Bénin.
Sergino Lokossou




















