Sur le plateau d’Abomey comme dans de nombreuses régions du Bénin, les jumeaux occupent une place particulière dans l’imaginaire collectif et les croyances traditionnelles. Tandis que la science explique leur naissance par des mécanismes biologiques bien connus, la spiritualité africaine y voit l’expression d’une force exceptionnelle, porteuse d’un destin singulier. A travers l’éclairage de Baba Hountchokan, dignitaire de culte vodun à Bohicon, plongé au cœur des origines scientifiques et spirituelles des Hoxo, nous édifie davantage.
Au Bénin, les jumeaux ne sont pas des enfants comme les autres. Sur le plateau d’Abomey, ils incarnent encore aujourd’hui une puissance spirituelle qui nourrit croyances et pratiques ancestrales. Si la tradition considère ces enfants comme des êtres d’exception, la médecine moderne pense que les jumeaux sont avant tout le résultat d’un processus naturel de reproduction impliquant la rencontre entre le spermatozoïde de l’homme et l’ovule de la femme. Deux mécanismes principaux permettent d’expliquer leur naissance. Le premier est celui des jumeaux dizygotes, communément appelés « faux jumeaux ». Dans ce cas, les deux ovaires de la femme produisent simultanément deux ovules au cours du même cycle. Chacun de ces ovules est fécondé par un spermatozoïde différent. Deux embryons distincts se développent alors dans l’utérus. Lorsque trois, quatre ou davantage d’ovules sont fécondés en même temps, la grossesse aboutit respectivement à des triplés, quadruplés ou quintuplés. Le second mécanisme concerne les jumeaux monozygotes ou homozygotes, souvent appelés « vrais jumeaux ». Ici, un seul ovule est fécondé par un spermatozoïde. Mais peu après la fécondation, l’œuf se divise en deux embryons génétiquement identiques qui évoluent séparément jusqu’à la naissance. Pour la science, ces phénomènes relèvent donc exclusivement de la biologie et de la génétique. « Dans la conception traditionnelle, la notion de jumeaux dépasse largement le simple fait de voir naître deux enfants au même moment » précise Baba Hountchoka. Selon lui, certains enfants uniques possèdent des caractéristiques particulières qui leur confèrent le statut spirituel de jumeaux. C’est notamment le cas des enfants nés par le siège, c’est-à-dire ceux qui se présentent par les pieds au moment de l’accouchement. Dans plusieurs traditions du centre et du sud du Bénin, ces enfants sont assimilés aux jumeaux sacrés et portent des appellations spécifiques telles que : Agossou, Agossi, Agoï, Ouinsou ou Ouinsi en fonction de leur sexe et de leur position à la naissance. La même considération est accordée aux enfants qui viennent au monde enveloppés dans une partie des membranes fœtales. Ces nouveau-nés sont appelés Womin dans certaines traditions et bénéficient également du statut particulier réservé aux jumeaux. Ainsi, dans la spiritualité endogène, la gémellité n’est pas uniquement une question de nombre, mais aussi de signes exceptionnels accompagnant la naissance.
Des êtres considérés comme porteurs d’un esprit particulier
Pour les détenteurs du savoir traditionnel, une naissance gémellaire n’est pas un événement ordinaire. Le principe de base est simple. La norme voudrait qu’une grossesse aboutisse à la naissance d’un seul enfant. Dès lors que deux, trois ou plusieurs enfants viennent au monde simultanément, la spiritualité y voit une manifestation exceptionnelle. D’après les explications de Hountchokan, cette croyance, ces enfants seraient porteurs d’une force spirituelle plus grande que celle des autres mortels. « Lorsqu’un enfant naît double, ce n’est pas seulement son corps qui est concerné. Ce sont surtout les esprits qui l’accompagnent qui sont perçus comme particuliers », explique le vénérable. Cette conception repose sur une distinction fondamentale entre le corps, l’âme et l’esprit. Si le corps appartient au monde visible, l’esprit, lui, est considéré comme capable de voyager, de communiquer avec des dimensions invisibles et d’influencer la destinée humaine. Les jumeaux seraient ainsi porteurs d’une énergie spirituelle nécessitant une attention particulière de la famille et de la communauté. D’où des rituels particuliers leurs sont voués. En effet, lorsqu’un jumeau naît, la première démarche spirituelle consiste généralement à consulter le Fâ à travers un rituel appelé Afôdjèté. Cette consultation vise à répondre à plusieurs interrogations essentielles. La première concerne l’origine spirituelle des enfants. D’après les croyances, les jumeaux peuvent provenir symboliquement d’une rivière, d’un fleuve, d’une forêt ou d’autres espaces mystiques. La deuxième question porte sur l’identité de leurs parents spirituels. Il arrive, en fonction des révélations du Fâ, que le père ou la mère biologique ne soient pas reconnus comme les véritables parents spirituels des enfants. Dans ce cas, un oncle, une tante ou un autre membre de la famille peut être désigné pour jouer ce rôle sacré. Une troisième préoccupation concerne l’érection spirituelle des jumeaux. Certains acceptent d’être représentés par un symbole ou un autel destiné à recevoir les hommages et les sacrifices. D’autres s’y opposent et ne demandent que des offrandes ponctuelles. Dans les croyances traditionnelles, la mort d’un jumeau ne marque pas la fin de son existence spirituelle. Lorsque l’un d’eux décède, une statuette représentant l’enfant disparu est généralement confectionnée. Le jumeau survivant ou sa famille en assure l’entretien dans le cadre des rites familiaux. Cette représentation symbolique permet de maintenir le lien entre le monde visible et invisible et d’honorer la mémoire de celui qui est considéré comme parti « chercher du bois en forêt », selon l’expression consacrée. La tradition impose également certaines règles aux familles de jumeaux. Parmi les principales recommandations figurent l’évitement des conflits, de la colère excessive et des comportements susceptibles de troubler l’équilibre familial. Certains aliments ou éléments de la nature peuvent également faire l’objet d’interdits spécifiques. Le singe, considéré comme proche de l’homme dans l’imaginaire traditionnel, ne doit généralement pas être consommé par les jumeaux ou leur entourage immédiat. De même, les arbres ou végétaux épineux sont souvent exclus des préparations rituelles qui leur sont destinées. Si la science et la spiritualité empruntent des chemins différents pour expliquer l’origine des jumeaux, elles se rejoignent sur un point fondamental. Des deux théories, on retient que la naissance gémellaire demeure un événement exceptionnel qui continue de fasciner les sociétés humaines. Là où la médecine évoque la rencontre de cellules reproductrices et les mécanismes de division embryonnaire, la tradition y voit l’expression d’une puissance spirituelle particulière. Deux lectures différentes d’un même phénomène qui, loin de s’opposer systématiquement, témoignent de la richesse des représentations culturelles autour de la naissance. Au Bénin, terre de traditions et de savoirs ancestraux, les Hoxo continuent ainsi d’occuper une place singulière, entre mystère, vénération et transmission d’un patrimoine spirituel plusieurs fois centenaire.
Zéphirin Toasségnitché (Br Zou-Collines)


















