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Illusion du gain facile : L’envers toxique des réseaux sociaux 

La Rédaction par La Rédaction
3 août 2026
dans Société
Durée de lecture : 9 mins de lecture
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Illusion du gain facile : L’envers toxique des réseaux sociaux 
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L’écosystème numérique béninois est devenu le théâtre d’une surenchère qui dépasse le simple cadre du divertissement. Depuis plusieurs mois, des vagues de polémiques se succèdent sur Tiktok et Facebook, alimentées par les déclarations de certaines influenceuses locales érigeant l’opulence matérielle et l’argent roi en conditions non négociables pour le choix d’un partenaire amoureux. Si ces sorties génèrent instantanément des milliers de partages et de commentaires, elles dissimulent une réalité bien plus sombre. Un véritable effondrement des valeurs dominantes de notre société.

Sur Tiktok, YouTube et les plateformes de streaming, une nouvelle génération de créateurs de contenus et de podcasters locaux ou sous régionaux dicte des codes de vie alarmants, avec comme cible la jeunesse. Leur sujet de prédilection c’est le couple ou les critères de formation du couple. Mais loin des conseils de construction mutuelle, ces émissions imposent une rhétorique toxique. L’argent est désormais présenté comme l’unique et absolu critère de validité d’un mariage. Cette tendance, caractérisée par des propos creux et matérialistes, pose un réel problème d’éducation pour la jeunesse béninoise. Certes, le choix de cheminer ensemble relève a priori de l’intime et de la liberté individuelle. Cependant, il est a posteriori façonné par les cadres socialisateurs que sont la famille, la culture d’appartenance et les réalités endogènes. En substituant le respect mutuel, la solidarité et l’authenticité des sentiments par une logique transactionnelle froide, ces figures du web opèrent un glissement des normes sans précédent. Ce mimétisme aveugle face à des standards exogènes et virtuels agit désormais comme un poison invisible. Il s’attaque directement à la sensibilité d’une jeunesse béninoise vulnérable, piégée entre l’illusion du gain facile, l’anxiété financière et le risque de dérives comportementales majeures. L’espace virtuel est devenu le temple du gbairé (les commérages et les buzz) et des clashs interminables. Ce qui s’apparentait au départ à de simples sorties pour « faire sensation » ou maximiser les vues s’est transformé en un véritable rouleau compresseur culturel. En affirmant haut et fort qu’un homme sans millions, sans voiture de luxe ou sans villa à Haie Vive ou à Calavi ne mérite ni l’amour ni le respect d’une femme, certaines influenceuses opèrent une rupture brutale avec notre socle sociétal. Elles imposent une vision purement transactionnelle du couple, où l’être humain est réduit à la taille de son portefeuille. Pourtant, le choix d’un partenaire amoureux dans nos cultures n’a jamais été une simple affaire de calcul comptable individuel. Si la rencontre initiale relève de l’intime, le cheminement à deux est a posteriori encadré par le collectif : la famille, la communauté et nos us et coutumes. Traditionnellement, le mariage ou la mise en couple repose sur des valeurs endogènes de solidarité, de respect mutuel et sur la capacité des deux acteurs à bâtir ensemble, à partir de rien s’il le faut. Évoquer ces valeurs africaines n’est ni de la vétusté, ni un refus de la modernité. C’est le fondement même de notre dignité. Aujourd’hui, sous le couvert d’un mimétisme aveugle et d’une influence exogène largement nourrie par les réseaux sociaux, ces repères s’effondrent. On assiste à un choc des cultures où l’avoir a définitivement remplacé l’être. Ce glissement dangereux pousse la société à normaliser ce qui, hier encore, relevait de l’indécence. En sacralisant le matérialisme, ces discours virtuels vident la relation amoureuse de son authenticité et préparent le terrain à une crise identitaire profonde. « Cela renvoie tout simplement à l’effondrement des valeurs  dominantes dans nos sociétés. Que des personnes en arrivent à avoir comme critère les indicateurs dont elles ont parlé pour choix, même si le choix de se mettre dans une relation, le choix de choisir son partenaire où sa partenaire, relève d’un domaine à priori individuel, ce choix est surtout à postériori façonné par le collectif », a fait savoir le sociologue Joël Tchogbé.  

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Le corps et l’intime, des monnaies d’échanges

L’impact de cette dictature du fric dépasse largement le cadre des écrans de smartphone pour s’infiltrer dans la vie réelle de la jeunesse béninoise. Pour un public jeune, hyper connecté mais économiquement vulnérable, ces discours ne sont pas de simples fictions : ils deviennent la norme de validation sociale. Ce matérialisme décomplexé s’attaque de front à la sensibilité des adolescents et des jeunes adultes, créant un terrain fertile pour de profonds ravages psychologiques et comportementaux. D’un côté, une anxiété financière suffocante s’empare des jeunes hommes. Confrontés à des exigences matrimoniales totalement déconnectées de la réalité économique du pays, beaucoup développent un complexe d’infériorité chronique. L’idée reçue selon laquelle « sans argent, tu n’es rien » détruit l’estime de soi de diplômés sans emploi ou de jeunes entrepreneurs qui se battent honnêtement. De l’autre côté, une partie de la jeunesse féminine subit une forte pression à l’apparence, poussée à croire que le corps et l’intime ne sont que des monnaies d’échange pour accéder au luxe virtuelles des influenceuses. Le danger le plus critique de ce mimétisme aveugle réside dans le raccourci comportemental. Pour correspondre coûte que coûte à ces critères de sélection éliminatoires, la culture de l’effort et du mérite s’effondre. Pourquoi passer des années à étudier ou à bâtir une entreprise légale si le verdict du web exige une opulence immédiate ? C’est précisément dans cette faille que s’engouffre le mirage du gayman. La cybercriminalité, le sacrifice des valeurs morales et la recherche de l’argent facile deviennent alors, pour certains, la seule issue pour « exister » et être éligibles sur le marché de l’amour virtuel. Ce poison invisible transforme ainsi une crise de valeurs en une véritable menace pour la sécurité et l’avenir de notre société.

Nécessité d’une bonne régulation

 Le paysage numérique béninois subit une mutation rapide, marquée par l’explosion des web-médias, des influenceurs et des productions de podcasts. Si ces nouveaux canaux offrent des espaces de liberté alternatifs aux médias classiques, ils charrient également des contenus problématiques. Des discours axés sur le matérialisme outrancier aux conseils à l’éthique douteuse, les dérives se multiplient. Face à ce constat, le sociologue Joël Tchogbé tire la sonnette d’alarme. « Un pays qui ne contrôle pas ce à quoi sa population est exposée court le risque de son effondrement ». Pour préserver la cohésion sociale et éduquer la masse, le chercheur propose de repenser profondément la responsabilité des créateurs de contenus et le rôle de l’institution de régulation, la Haac. Intervenir dans l’espace public n’est pas un acte neutre. Pour Joël Tchogbé, les producteurs de podcasts et promoteurs de web-médias doivent impérativement prendre conscience des risques qu’ils font courir à la grande masse. Les médias possèdent une fonction fondamentale d’éducation, de popularisation de l’information et de conscientisation. La quête d’audience ne peut justifier la diffusion de propos qui fragilisent le tissu social ou corrompent les mœurs, jusque dans la vie intime et conjugale. La liberté d’expression n’exclut pas la probité professionnelle. Les créateurs doivent comprendre que la production de contenus obéit à des règles éthiques strictes auxquelles ils ont l’obligation morale et légale de se soumettre, que leurs structures soient officiellement reconnues ou non. L’un des points névralgiques soulevés par le sociologue concerne l’action de la Haac. Il pointe du doigt un paradoxe réglementaire : l’institution a parfois « la main facile et lourde » pour sanctionner les médias classiques (radios, télévisions, presse écrite) qui s’efforcent pourtant de respecter les procédures et d’obtenir leur agrément. En revanche, le régulateur semble parfois impuissant ou silencieux face aux dérives flagrantes qui surviennent sur Internet. Joël Tchogbé appelle donc la Haac à rouvrir ses cahiers d’attribution. Il ne s’agit pas d’étouffer la liberté d’expression, mais d’activer un modèle de régulation adapté à la matière numérique. Cette mission ne peut se faire en vase clos. Le régulateur doit impérativement collaborer avec les autres structures du cyberespace national, à commencer par l’Autorité de régulation des communications électroniques et de la poste (Arcep). L’exigence d’un agrément formel pour les web-médias et diffuseurs de podcasts est une piste légale et nécessaire pour recadrer le secteur.

Vers un modèle hybride entre répression et autorégulation

Pour assainir durablement l’espace numérique béninois, Joël Tchogbé préconise une approche tripartite alliant la loi, l’organisation corporatiste et l’éducation. Beaucoup l’ignorent, mais le Code du numérique béninois permet déjà de poursuivre pénalement les auteurs de messages publics attentatoires aux mœurs ou susceptibles de corrompre la masse. La loi doit s’appliquer avec rigueur lorsque les limites sont franchies.  À l’image de l’Odem pour les journalistes, de l’Ordre des avocats ou de celui des médecins, le sociologue suggère de poser les bases d’un « Ordre des influenceurs du Bénin ». En encourageant les créateurs à se regrouper en associations, le milieu peut définir ses propres périmètres d’action et bâtir un modèle d’autorégulation hybride et atypique, propre au génie béninois. La solution à long terme reste structurelle. Face à une population massivement connectée, l’intégration de modules d’éducation aux médias et à l’information (Emi) dans les curricula scolaires du cours d’initiation (Ci) jusqu’à l’université est indispensable. Le jeune citoyen doit apprendre très tôt quels sont les usages sociaux acceptables du numérique, ce qu’il peut dire, ne pas dire, et comment aborder les sujets sensibles sans fracturer sa communauté. Le débat est désormais ouvert. Pour que l’État béninois vive durablement, il a besoin de citoyens bien formés et attachés à des valeurs communes. La Haac et les acteurs du numérique ont le devoir historique de s’emparer de ces chantiers pour transformer le virtuel en un véritable outil de construction national.

L’engouement de la jeunesse pour les podcasts

Selon Pascal Aimé Kpadonou, promoteur de studio, depuis quelques mois, les micros de nos studios de fortune et nos capsules tiktok semblent faire trembler les salons feutrés de Cotonou. Sociologues, régulateurs et aînés s’alarment en chœur. On nous accuse de corrompre la jeunesse, de célébrer le « fétichisme de l’argent », et de piétiner les valeurs traditionnelles. On brandit la menace de la Haac, du Code du numérique, voire de la prison, pour recadrer une sphère internet jugée trop bavarde et trop matérialiste. Mais avant de fermer nos espaces de liberté ou de nous imposer des agréments étouffants, prenez le temps de comprendre pourquoi nos écouteurs sont vissés aux oreilles de millions de jeunes Béninois. Quand nous parlons d’argent dans le couple, de statut social ou des difficultés de la vie intime, nous ne faisons qu’aborder tout haut ce que les familles murmurent tout bas. La jeunesse béninoise de 2026 ne vit pas dans un conte de fées. Elle fait face au chômage, à l’inflation, à la pression de réussir et au désir d’indépendance.

Dire qu’une relation amoureuse exige une stabilité financière n’est pas du cynisme ; c’est du réalisme. Idéaliser la pauvreté au nom d’une prétendue tradition n’a jamais payé les factures d’un jeune foyer ni assuré l’avenir d’un enfant. Si nos débats sur le « portefeuille » fascinent autant, c’est parce qu’ils touchent à l’angoisse première d’une génération qui refuse de subir la précarité en silence. Nos podcasts ne corrompent pas la masse : ils brisent l’hypocrisie ambiante. Les critiques regrettent la « main lourde » de la Haac sur les médias classiques et s’étonnent de notre apparente impunité. Mais pourquoi la jeunesse a-t-elle déserté les radios et télévisions conventionnelles ? Parce qu’elles sont devenues des boîtes de résonance institutionnelles, rigides, déconnectées de nos codes et de nos urgences. Le web-média est notre espace alternatif. C’est le seul endroit où la parole est horizontale, vivante, interactive. On y parle avec le cœur, avec de l’audace, et oui, parfois avec l’excès propre à la jeunesse. Vouloir imposer des barrières administratives ou des « ordres professionnels » calqués sur l’Odem pour les influenceurs, c’est vouloir formater Internet et tuer la créativité. Nous ne sommes pas des journalistes encartés, nous sommes des conteurs d’histoires et des animateurs de la communauté numérique.

Entendons-nous bien,  nous ne réclamons pas l’anarchie. En tant que créateurs, nous savons qu’un micro implique une responsabilité. Nous sommes les premiers ouverts à l’idée d’une autorégulation intelligente, menée par les acteurs du web eux-mêmes, pour écarter les contenus manifestement dangereux ou injurieux. Nous saluons aussi l’idée d’enseigner l’éducation aux médias dès l’école, car un public averti est le meilleur des filtres. Cependant, utiliser le prétexte de la « protection des mœurs » pour agiter le spectre de la répression pénale est une dérive dangereuse. Un pays ne s’effondre pas parce que sa jeunesse discute librement de sexualité, d’argent ou de couple sur Tiktok. Un pays s’asphyxie lorsque sa jeunesse a peur de s’exprimer. « Ne nous regardez pas comme des menaces pour la paix sociale, mais comme les forces vives d’une culture béninoise en pleine réinvention. Laissez-nous parler, laissez-nous débattre, et faites confiance au discernement des auditeurs. Au lieu de vouloir éteindre nos micros, venez plutôt vous y asseoir pour dialoguer avec nous.», confie Pascal Aimé Kpadonou.

Sergino Lokossou

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