Au Bénin, la question de l’emploi des jeunes ne se résume plus à la seule création de postes. Elle renvoie désormais à un autre défi, plus structurel, celui de disposer d’une main-d’œuvre suffisamment qualifiée, adaptable et en phase avec les besoins d’une économie en transformation. Depuis plusieurs années, les pouvoirs publics multiplient les initiatives en matière de formation professionnelle, d’apprentissage, d’insertion et d’entrepreneuriat. De la Zone industrielle de Glo-Djigbé aux programmes d’inclusion des jeunes, en passant par les métiers du numérique, de l’agriculture, du tourisme et des énergies, le pays cherche à faire de la compétence un véritable levier d’accès à l’emploi. Mais entre les avancées enregistrées et les attentes d’une jeunesse nombreuse, le chantier reste immense.
Pendant longtemps, la question de l’emploi des jeunes au Bénin a principalement été abordée sous l’angle du chômage. La priorité consistait à permettre au plus grand nombre d’accéder à une activité génératrice de revenus, notamment dans un contexte où une part importante de la population active évolue dans le secteur informel. Aujourd’hui, l’approche tend progressivement à changer. L’enjeu est de plus en plus celui de l’employabilité, c’est-à-dire la capacité d’un jeune à disposer des connaissances, compétences techniques et aptitudes professionnelles nécessaires pour accéder à un emploi, s’y maintenir et évoluer. Cette évolution s’explique notamment par les transformations de l’économie béninoise. L’agriculture se modernise, l’agro-industrie prend de l’ampleur, l’industrie manufacturière se développe, les services numériques progressent et le tourisme devient un secteur davantage structuré. Ces mutations génèrent de nouveaux besoins en main-d’œuvre. Elles exigent aussi des profils capables de travailler avec des équipements modernes, de respecter des normes de qualité, de maîtriser les outils numériques et de s’adapter rapidement aux changements technologiques.
Dans ce contexte, le diplôme ne suffit plus toujours. Un jeune peut avoir suivi plusieurs années d’études et se retrouver confronté à une difficulté majeure au moment de son entrée dans la vie professionnelle, l’écart entre les connaissances acquises dans le système éducatif et les compétences effectivement recherchées par les entreprises. C’est précisément sur cette jonction entre formation et emploi que les politiques publiques tentent désormais d’agir. La promotion de l’enseignement et de la formation techniques et professionnels occupe une place croissante dans cette stratégie. L’objectif est de valoriser davantage les métiers techniques et pratiques, mais également de proposer des formations directement connectées aux besoins des secteurs productifs.
Cette orientation répond aussi à une réalité. Tous les jeunes ne suivent pas le même parcours scolaire. Certains quittent tôt le système éducatif, d’autres n’ont jamais eu accès à une formation professionnelle structurée. Pour ces catégories, l’apprentissage et les formations qualifiantes peuvent constituer une deuxième chance. Les dispositifs d’insertion cherchent ainsi à élargir l’accès à l’emploi au-delà des seuls diplômés de l’enseignement supérieur. Le Programme d’inclusion des jeunes (Prodij), à travers notamment le dispositif Azôli, illustre cette volonté d’accompagner également les jeunes peu ou pas instruits vers l’emploi salarié ou indépendant.
Selon les données communiquées par le gouvernement, près de 37 000 jeunes avaient bénéficié du dispositif Azôli à fin décembre 2024, pour un objectif de 50 000 bénéficiaires. Cette orientation est importante parce qu’elle place l’inclusion au cœur de la politique d’emploi. L’employabilité ne doit pas concerner uniquement les jeunes disposant d’un parcours académique classique. Mais l’enjeu est également qualitatif. Former pour former n’a qu’un impact limité si les compétences acquises ne débouchent pas sur une activité professionnelle. La véritable mesure du succès doit donc être recherchée dans le parcours du bénéficiaire après la formation. L’insertion, maintien dans l’emploi, progression professionnelle ou création durable d’une activité. C’est pourquoi la relation avec les entreprises devient déterminante. L’entreprise doit pouvoir participer à la définition des compétences recherchées, accueillir des jeunes en immersion et contribuer à leur professionnalisation. De leur côté, les centres de formation doivent être capables d’adapter régulièrement leurs programmes. La bataille de l’emploi devient ainsi une bataille de l’adéquation entre ce que le système de formation produit et ce que l’économie demande.
Les nouveaux leviers de la politique d’emploi
L’une des évolutions les plus visibles de ces dernières années réside dans la place accordée à la formation professionnelle et à l’apprentissage. Longtemps perçus comme des parcours réservés à ceux qui ne pouvaient pas poursuivre des études générales, les métiers techniques cherchent désormais à gagner en attractivité. Cette évolution est stratégique. Un pays qui développe son industrie, ses infrastructures et ses services a besoin de techniciens, d’électriciens, de mécaniciens, de frigoristes, de soudeurs, de spécialistes de la maintenance, d’opérateurs de machines, de professionnels du numérique et de nombreux autres profils intermédiaires. La Zone industrielle de Glo-Djigbé, devenue l’un des symboles de la transformation industrielle du Bénin, donne une illustration concrète de cette nouvelle donne. L’installation progressive d’unités industrielles crée des besoins en ressources humaines et impose de développer une main-d’œuvre adaptée aux exigences de la production industrielle.
Pour les jeunes, cette évolution ouvre des perspectives nouvelles. Mais elle impose également une discipline professionnelle différente de celle qui peut prévaloir dans certaines activités informelles ponctualité, respect des procédures, sécurité au travail, qualité, productivité, travail en équipe et maîtrise des équipements. C’est pourquoi les formations destinées aux jeunes doivent désormais intégrer davantage les compétences techniques et les compétences comportementales. Savoir faire ne suffit pas toujours. Il faut aussi savoir travailler dans une organisation, communiquer, résoudre des problèmes, respecter des délais et apprendre continuellement. Cette dimension est de plus en plus prise en compte dans les programmes d’employabilité. En 2025, l’Agence nationale pour la promotion de l’emploi (Anpe) et l’Agence de développement de l’enseignement technique (Adet) ont notamment organisé des formations portant sur les aptitudes à l’employabilité au profit d’apprenants de l’enseignement et de la formation techniques et professionnels. L’idée est simple, préparer le jeune non seulement à exercer un métier, mais à intégrer durablement le monde professionnel. Le dispositif Psie constitue un autre exemple de cette politique d’insertion. En facilitant l’accès de jeunes aux entreprises, il cherche à réduire l’une des principales barrières rencontrées par les primo-demandeurs d’emploi, l’absence d’expérience professionnelle. Le paradoxe est bien connu. Pour être recruté, le jeune doit souvent avoir de l’expérience ; mais pour acquérir cette expérience, il doit d’abord être recruté. Les programmes d’immersion et d’insertion permettent précisément de casser ce cercle.
L’enjeu est également de rapprocher les jeunes des entreprises implantées dans les nouveaux pôles économiques. L’industrialisation du pays ne pourra pleinement profiter à la jeunesse que si les compétences disponibles localement correspondent aux profils recherchés. Cette question conduit directement à celle de l’orientation. Beaucoup de jeunes choisissent encore leurs filières sans disposer d’informations suffisamment précises sur les perspectives d’emploi. Or, une politique efficace d’employabilité doit commencer bien avant l’obtention du diplôme. Les élèves et étudiants doivent pouvoir connaître les secteurs qui recrutent, les métiers émergents, les compétences nécessaires et les possibilités de formation. Les établissements scolaires et universitaires ont donc un rôle important à jouer dans orientation. Il faut également mieux valoriser les métiers techniques. Dans certaines familles, la réussite demeure encore fortement associée aux études générales et aux diplômes universitaires. Pourtant, un technicien qualifié peut aujourd’hui répondre à un besoin économique réel et construire une carrière solide. Le défi consiste donc à changer progressivement les représentations. La formation professionnelle ne doit plus être considérée comme une voie de secours, mais comme une composante essentielle de la stratégie nationale de développement.
Industrie, agriculture, numérique, tourisme… les emplois de demain
La bataille des compétences se joue aussi dans la capacité du Bénin à anticiper les métiers qui seront nécessaires dans les prochaines années. Le premier chantier concerne l’industrie. Avec le développement de la transformation locale, notamment dans l’agro-industrie et le textile, les besoins dépassent désormais les emplois traditionnels du commerce et de l’agriculture. Les entreprises ont besoin d’opérateurs, de techniciens, de responsables qualité, de spécialistes de la maintenance et de professionnels capables de gérer des chaînes de production modernes. Cette transformation constitue une opportunité considérable pour les jeunes. Elle peut favoriser l’émergence d’une nouvelle génération de travailleurs industriels béninois. Mais pour que cette opportunité soit pleinement saisie, les formations doivent suivre le rythme des investissements. L’agriculture représente un autre immense réservoir de possibilités. L’enjeu n’est plus seulement de maintenir les jeunes dans les activités agricoles traditionnelles. Il s’agit de développer des compétences autour de la mécanisation, de la transformation agroalimentaire, du stockage, de la commercialisation, de la logistique, de l’irrigation, du numérique agricole et de la gestion d’entreprise. Le jeune agriculteur de demain peut ainsi être à la fois producteur, entrepreneur, transformateur et utilisateur d’outils numériques. Le tourisme et l’hôtellerie offrent également des perspectives. Le Bénin cherche à renforcer son attractivité touristique et à professionnaliser davantage l’offre. Cette dynamique crée des besoins en réception, restauration, hébergement, guidage, événementiel, communication et gestion touristique.
En juin 2026, une nouvelle cohorte du dispositif Azôli a notamment engagé une formation certifiante dans les métiers du tourisme, de l’hôtellerie et de la restauration. Au total, 127 jeunes issus des douze départements avaient commencé cette formation, dans le cadre d’une cohorte visant 180 bénéficiaires. Cette initiative montre une évolution importante. Les programmes d’insertion cherchent de plus en plus à orienter les jeunes vers des secteurs présentant un potentiel économique concret. Le numérique constitue, quant à lui, un chantier incontournable. Les métiers liés au développement informatique, au marketing digital, à la cybersécurité, à l’analyse des données, à la création de contenus et aux services numériques offrent des possibilités nouvelles, y compris au-delà du marché béninois. Pour un jeune disposant d’une connexion Internet et de compétences recherchées, le marché du travail peut désormais dépasser les frontières nationales. Le développement du freelancing et du travail à distance crée ainsi une nouvelle catégorie d’opportunités. Mais cette évolution comporte également un impératif,apprendre à utiliser les outils numériques ne suffit plus. Avec la progression rapide de l’intelligence artificielle, certaines tâches sont automatisées tandis que de nouvelles compétences deviennent indispensables.
En septembre 2025, la 16e Conférence des ministres de l’Emploi et de la Formation professionnelle de l’Uemoa, organisée à Cotonou, avait justement placé au centre des échanges la transformation numérique, l’employabilité des jeunes et les compétences d’avenir à l’ère de l’intelligence artificielle.
Pour le Bénin, cette réflexion est stratégique. Il ne s’agit pas simplement de préparer les jeunes à utiliser les technologies actuelles, mais de leur donner une capacité permanente d’apprentissage. Le travail de demain sera probablement marqué par des changements fréquents de métiers, d’outils et de méthodes. Le jeune qui réussira sera donc celui qui saura apprendre, désapprendre et réapprendre. Cette réalité donne une nouvelle importance aux compétences transversales. Un esprit critique, créativité, communication, capacité à résoudre des problèmes, travail en équipe, autonomie et adaptation. L’employabilité devient ainsi un processus permanent plutôt qu’un état acquis une fois pour toutes.
Des avancées importantes, mais un défi encore immense
Les progrès enregistrés ces dernières années ne doivent cependant pas conduire à minimiser les difficultés. Le premier défi reste celui du nombre. Chaque année, de nombreux jeunes arrivent sur le marché du travail. Les politiques publiques peuvent améliorer leur formation, mais elles doivent également s’appuyer sur une économie capable de générer suffisamment d’emplois. Il faut donc considérer simultanément les deux faces du problème. Développer les compétences et développer les opportunités économiques. Une formation parfaitement adaptée ne garantit pas automatiquement un emploi si les entreprises capables de recruter ne sont pas suffisamment nombreuses. Le deuxième défi concerne la qualité des emplois. L’objectif ne peut pas être uniquement de faire sortir un jeune des statistiques du chômage. Il faut également s’interroger sur la stabilité de l’emploi, le niveau de rémunération, la protection sociale, les conditions de travail et les possibilités d’évolution. Le troisième défi concerne les disparités territoriales. Les opportunités économiques et les structures de formation ne sont pas réparties de manière uniforme sur l’ensemble du territoire. Les jeunes vivant dans les zones rurales ou éloignées des grands centres urbains doivent eux aussi pouvoir accéder aux formations et aux dispositifs d’insertion. La question du genre mérite également une attention particulière. Les jeunes femmes rencontrent parfois des obstacles spécifiques dans l’accès à certaines formations, à certains métiers ou au financement de leurs activités. Une politique d’employabilité réellement inclusive doit donc veiller à ce que les opportunités bénéficient aux deux sexes. L’entrepreneuriat est souvent présenté comme une solution au chômage. Il peut effectivement créer de la valeur et des emplois. Mais créer une petite activité ne signifie pas automatiquement construire une entreprise viable…
Sergino Lokossou
Le jeune entrepreneur a besoin de financement, mais aussi de formation en gestion, de comptabilité, de marketing, d’accès aux marchés, d’accompagnement juridique et de mentorat. La pérennité doit être au centre des politiques d’appui. Il faut également mieux mesurer l’impact des programmes publics. Le nombre de jeunes formés est une donnée importante, mais il ne constitue pas à lui seul un indicateur suffisant.
Ces indicateurs permettraient de mieux apprécier l’efficacité réelle des investissements consacrés à l’employabilité. Le Bénin dispose désormais de plusieurs instruments comme la formation professionnelle, apprentissage, programmes d’insertion, accompagnement entrepreneurial, développement industriel et dispositifs spécialisés. La prochaine étape consiste à renforcer leur cohérence. Le jeune ne doit pas être confronté à une succession de programmes isolés. Il doit pouvoir bénéficier d’un véritable parcours, orientation, formation, certification, immersion, premier emploi, accompagnement et évolution professionnelle.
Au fond, la bataille des compétences est une bataille pour l’avenir économique du pays. Une jeunesse bien formée constitue un avantage compétitif majeur. Elle peut accompagner l’industrialisation, moderniser l’agriculture, développer les services, accélérer la transformation numérique et renforcer la compétitivité des entreprises béninoises.Mais cette ambition suppose de regarder l’emploi des jeunes autrement. Il ne s’agit plus seulement de demander combien d’emplois ont été créés. Il faut aussi demander quels emplois, pour quelles compétences et avec quelles perspectives. Le Bénin a engagé une dynamique qui place progressivement la compétence au cœur de sa stratégie d’insertion. Les programmes comme Azôli, Prodij et Psie, le renforcement de la formation technique et professionnelle, ainsi que les opportunités liées à la transformation industrielle et numérique témoignent de cette nouvelle orientation. Le chemin reste toutefois long. Face à une jeunesse en quête d’opportunités, l’enjeu des prochaines années sera de transformer les dispositifs existants en véritables passerelles vers des emplois durables. Car, au-delà des chiffres et des programmes, la réussite d’une politique d’emploi se mesure finalement à une réalité très concrète. Cette réalité tient à la capacité d’un jeune à transformer ses compétences en un travail décent, un revenu stable et une véritable perspective d’avenir.
Sergino Lokossou


















