Architecte de formation, ancien patron de la lutte contre la désertification à l’Onu, devenu maire de Cotonou en février 2026, Luc Gnacadja porte aux Boad Development Days de Lomé une thèse à rebours du sommet : la finance n’est pas le bon point de départ. Avant de financer la ville de demain, plaide-t-il, il faut réhabiliter le parc existant et subventionner des filières locales plutôt que du béton importé. Le personnage détonne dans le paysage des élus locaux ouest-africains. Né en 1958 à Porto-Novo, diplômé de l’École africaine des métiers de l’architecture et de l’urbanisme (Eamau) de Lomé, Luc Gnacadja a été ministre de l’Environnement, du Logement et de l’Urbanisme du Bénin (1999-2005), avant de diriger pendant six ans, depuis Bonn, la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (2007-2013). Cet itinéraire, du chantier au multilatéralisme puis au terrain municipal, éclaire sa lecture du logement : un sujet d’aménagement et de souveraineté avant d’être un sujet de financement. Et pour Cotonou, dont il vient de prendre les rênes, il esquisse un cap qui tient en une image : cesser de tourner le dos à l’eau pour en faire un moteur de croissance. Entretien.
Agence Ecofin : Le financement de l’habitat passe par les États et les institutions financières. Quel rôle pour les collectivités locales, restées en retrait de ces deux jours de débats ?
Luc Gnacadja : Quand on met le financement devant, on se trompe de sujet. La vraie question est : que faut-il financer, et pourquoi ? L’habitat, ce n’est pas le logement seul : c’est le logement, plus les infrastructures, plus les services. Et il devient durable quand il se fait accélérateur et intégrateur, sur le plan économique, social et environnemental, à l’échelle locale ; bref, un véhicule d’impulsion du développement durable sur le territoire.
Dès lors, le rôle de l’élu local que je suis est un rôle de contextualisation. Financer l’habitat, c’est accélérer le développement durable local ; le financement doit venir pour cela, pour financer des filières. On ne construit pas un logement que l’on multiplie par 20 000 pour obtenir un habitat durable. Au contraire : ces 20, 30, 50 000 logements doivent servir à incuber et à accélérer des filières locales. Et les villes sont preneuses, car leurs économies en sortent plus dynamiques et leurs populations mieux loties, donc plus impliquées.
Le thème de l’édition, « financer un habitat durable, inclusif et moteur de souveraineté énergétique », répond-il à un manque ?
Méfions-nous de la lecture doloriste, celle qui ne voit qu’une déficience. Regardons plutôt un potentiel auquel répondre, mais sans refaire 10 000 fois ce qu’on fait pour une seule maison : il faut penser système. Un chiffre nous obnubile : comparé à 2015, 80 % de l’habitat qui existera en 2050 reste à bâtir. C’est vrai. Mais il faut lui opposer un autre chiffre : entre 1990 et 2015, 90 % de ce qui a été construit en Afrique l’a été par le secteur informel.
Si nous faisons la course derrière le seul habitat de demain en laissant de côté ceux qui vivent déjà dans des logements à rendre performants, nous nous trompons de priorité. Comment faire pour que les 90 % d’habitat existant, ces toits de tôle où il fait déjà très chaud et où il fera pire avec le dérèglement climatique, deviennent énergétiquement performants ? Il existe des solutions passives, sans investissement lourd. Un projet pilote est en cours à Abomey-Calavi. Les mesures sont simples : protéger les fenêtres du rayonnement solaire direct, planter deux ou trois arbres qui ceinturent le bâti pour abaisser la température de deux à trois degrés, ménager une ventilation sous la tôle grâce à un faux plafond adéquat. La climatisation ne devient alors qu’une option, utilisée un jour par mois. Dans beaucoup de nos quartiers, les gens ne peuvent rentrer dormir avant deux ou trois heures du matin tant il fait chaud. L’argent qu’ils engloutissent dans le ventilateur et les factures, ils pourraient l’économiser.
Ces économies supposent toutefois de produire autrement, avec d’autres matériaux. Et là, l’argument du coût ressurgit : le durable coûterait plus cher, et importer de Chine resterait moins onéreux que produire localement. Que répondez-vous ?
Chaque fois que nous importons de Chine ce que nous pourrions produire localement, nous importons notre pauvreté. La question n’est pas de finir de construire pour ensuite subventionner l’acquisition.
Aujourd’hui, le promoteur cible un marché dit solvable ; mais pour que ce marché achète, les États sont contraints de subventionner. C’est se tromper d’endroit. Ce qu’il faut subventionner, c’est la création de filières de production, à l’échelle de l’Uemoa et non à l’échelle riquiqui de nos marchés nationaux, afin que nous ayons tous intérêt à consommer ce que nous produisons. On ne dit pas assez comment la Chine est devenue l’atelier du monde : elle a investi pour rendre ses villes si attractives que le monde entier est venu y produire. Nous ne pouvons pas continuer à financer la démarche inverse.
Vous êtes l’architecte de la « neutralité de la dégradation des terres ». Comment appliquer cette grille à l’urbanisation galopante de l’Uemoa-300 millions d’habitants attendus en 2050, plus de la moitié en ville ?
La neutralité en matière de dégradation des terres, que j’ai formulée en anglais sous le nom de Land Degradation Neutrality, c’est l’inversion des processus de dégradation : la planète est finie, nous ne pouvons pas dégrader sans fin. Appliqué à la ville, le principe est simple. La ville dégrade quand elle consomme ce qu’elle ne renouvelle pas : quand elle s’étale au détriment de l’agriculture, quand elle se construit sur des zones humides qui ne peuvent plus évacuer les eaux pluviales et amplifient dangereusement les inondations. La densité de nos villes reste pourtant faible au regard des villes occidentales. La démographie galopante n’est pas le problème que l’on dit, c’est un biais de perception. La réponse tient dans l’efficience de l’usage des ressources et dans l’agriculture urbaine, qui recrée des cycles vertueux.
Vous plaidez contre l’étalement urbain. Le mode de vie africain s’accommode-t-il vraiment de la densification ?
L’étalement est contre-productif pour une urbanisation performante. À Cotonou, le quartier qui m’a vu naître a reçu l’eau, l’électricité et le téléphone il y a plus de soixante ans ; il demeure insuffisamment densifié, si bien que cet investissement n’est toujours pas rentabilisé. Quand la ville s’étale, il faut davantage de voiries, de réseaux et de fibre pour apporter le même service. Les villes africaines doivent donc restreindre l’étalement pour densifier, mais une densification acceptée et planifiée.
On dit que l’Africain s’accommode mal de l’appartement. C’est faux quand l’appartement est bien pensé. Nous étions modernes avant la modernité : avant et pendant la période coloniale, nos maisons avaient des fenêtres en vis-à-vis, des toits débordants, des matériaux à forte inertie thermique. Je ne dis pas de copier le passé, mais de s’en inspirer pour créer de nouveaux systèmes de production de l’habitat, en travaillant avec les populations pour répondre à leurs besoins.
Vous êtes aussi enseignant. Ces principes sont-ils transmis dans les écoles d’architecture ?
Nos curricula africains charrient un biais persistant. L’Afrique était moderne avant que le Bauhaus ne formule la modernité, ce principe selon lequel la forme sert la fonction. Regardez l’architecture précoloniale, les artefacts de nos cultures : rien n’y est conçu qui ne serve sa raison d’être. Nous l’avons perdu, et nous avons fini par confondre modernité et dubaïsation, à courir après des formes d’ailleurs que l’on copie-colle. La conception assistée par ordinateur a aggravé les choses ; l’intelligence artificielle est en train de les aggraver encore. Mais ce sont des outils : utilisons-les pour concevoir pour nous, par nous, et pour les usagers. Les écoles d’architecture et d’urbanisme, et la pensée du développement elle-même, doivent changer.
Un « label Uemoa de l’habitat durable » fait l’objet d’un panel. Bonne idée ou couche normative de plus ? Qu’est-ce qui le rendrait réellement opérant ?
La directive est bonne, mais insuffisante, parce qu’elle est ciblée sur le seul bâtiment. Dans un contexte où le dérèglement climatique et la vulnérabilité des villes africaines iront croissant, la performance énergétique doit se penser au-delà du bâtiment, pour englober la cour, le quartier, la ville. Pour l’existant, les mesures passives demeurent les plus rentables. Pour le neuf, il faut créer des filières qui réduisent au minimum ce qu’on importe et qui dotent le bâtiment du meilleur budget carbone. Construire tout en béton armé, c’est être contre-performant dès le départ : pendant les trente à cinquante ans où le propriétaire occupera sa maison, il devra climatiser et ventiler chaque jour. On lui crée des charges récurrentes à vie. C’est précisément ce qu’il ne faut plus faire.
Que retenez-vous de concret de ces Boad Development Days ?
Ce que le président de la Boad a dit lui-même dans ses remarques de clôture : la Boad peut devenir un véhicule qui regarde l’habitat pour ce qu’il est, au-delà du toit, comme intégrateur et accélérateur du développement durable d’une ville et de son territoire. J’en tire deux leçons. La première : subventionner la création de filières, produire et transformer localement, plutôt que de subventionner la construction finie puis l’acquisition. La seconde : que la Boad devienne le cheval de proue du financement de la performance du « déjà-là », cet habitat existant qui loge la majorité de nos citadins ouest-africains. Si nous ne traitons pas en même temps la mise aux normes de ce qui existe, dont 90 % n’est pas tout à fait aux normes, et la construction de demain, nous échouerons. Il faut procéder par paliers.
Vous dirigez la commune de Cotonou depuis février. Quelle est votre vision pour la ville ?
Cotonou est née au confluent de l’eau : l’Atlantique au sud, le lac Nokoué au nord, une lagune qui coupe la ville en deux. Nos populations ont longtemps payé le prix de cette géographie. Mon ambition, inscrite dans notre document de mandature « Cotonou 2026-2033 : changer d’échelle », est d’en faire un partenaire de développement. On ne le sait pas assez : un tiers des quartiers de Cotonou a une composante lacustre. Plutôt que de tourner le dos à l’eau, alors même que la montée du niveau de la mer et les inondations la menacent, je veux faire de Cotonou une ville si résiliente qu’elle transformera l’eau en trajectoire de résilience et de croissance.
La ville fêtera son bicentenaire autour de 2030 ; son territoire utile, c’est le pays tout entier. Elle doit devenir performante et accélératrice de croissance pour tout le Bénin. C’est un chantier, et c’est tout le travail qui nous attend.
Source : Agence Ecofin

















