De nationalité camerounaise, Ornella Tchuente vit depuis quelques années en France. Elle est une stratège en influence africaine, reconnue pour transformer l’image et la parole des leaders du continent en leviers durables d’autorité et d’héritage. Fondatrice de Dokun Tchuente, la maison panafricaine de personal branding d’élite, Ornella Tchuente est aussi créatrice de l’Indice d’Influence Africaine™️, un outil qui mesure la puissance narrative et sociétale au-delà des apparences. Dans sa bibliographie, la fondatrice de l’Association Être et Vivre, est auteure d’une série d’ouvrages. Il s’agit, entre autres, de « Quand l’amour détruit », « Le pouvoir de renaître», «Changer le narratif», «Quand l’amour devient clé», « Estime de soi» et la dernière « La révolution silencieuse ». Publiée en mai 2025, cette oeuvre met en lumière un changement de mentalité des africains pour le développement du continent. Dans une interview, l’auteure-écrivaine revient sur l’essence du livre et ses propositions pour une Afrique transformée.Dans une interview accordée à « Le Matinal », l’auteure-écrivaine revient sur l’essence du livre et ses propositions pour une Afrique transformée.
Le Matinal : Quelles sont les motivations qui ont sous-tendu la rédaction de votre œuvre et dites-nous les cibles auxquelles elle est adressée ?
Ornella Tchuente : La révolution silencieuse est née d’un constat simple mais profond : l’Afrique ne manque ni de ressources, ni d’intelligence, ni même de vision. Elle souffre davantage de blessures invisibles, souvent héritées, rarement traitées, qui influencent durablement les comportements individuels et collectifs. Ce livre est une contribution intellectuelle et humaine à une réflexion plus large sur le leadership africain. Il interroge ce qui se joue avant les décisions, avant l’exercice du pouvoir, avant la gouvernance : l’homme intérieur, sa maturité émotionnelle, sa capacité à se connaître, à se réguler, à transmettre. La motivation première de cet ouvrage n’est pas de juger, ni de désigner des responsables, encore moins de proposer une solution unique. Il s’agit plutôt d’ouvrir un espace de lucidité, d’oser poser des mots sur des réalités souvent tues, les traumatismes collectifs, les héritages non digérés, la confusion entre autorité et domination, entre puissance et violence. Le livre s’adresse d’abord aux hommes africains, parce qu’ils occupent encore majoritairement les sphères de décision, mais aussi parce qu’ils portent une pression sociale et historique rarement exprimée. Il s’adresse également aux femmes, aux éducateurs, aux jeunes, aux dirigeants, aux investisseurs, à toutes celles et ceux qui comprennent que la transformation durable d’un continent ne peut être uniquement institutionnelle ou économique. Elle est aussi intérieure, culturelle et humaine. Ce livre n’a pas vocation à clore un débat. Au contraire, il se veut une porte d’entrée, une contribution assumée, une invitation à une réflexion collective plus vaste.
En se basant sur le fond, quels sont les outils et ressources dont dispose cet ouvrage pour impacter les hommes en vue d’amorcer la guérison émotionnelle des Africains pour une transformation durable du continent ?
« La révolution silencieuse » ne propose pas une guérison émotionnelle théorique ou abstraite. Elle s’appuie sur des outils de prise de conscience, de relecture intérieure et de responsabilisation individuelle, qui constituent les premières étapes de toute transformation durable. Le premier outil est le diagnostic lucide. Le livre invite le lecteur à identifier les blessures émotionnelles individuelles et collectives qui façonnent les comportements : rapport au pouvoir, à l’autorité, à la violence, à la réussite, à l’échec, à la transmission. Mettre des mots sur ces mécanismes permet déjà de sortir du déni et de la reproduction automatique. Le deuxième outil est la recontextualisation historique et culturelle. L’ouvrage ne déconnecte jamais l’individu de son environnement. Il montre comment certaines réactions émotionnelles trouvent leurs racines dans l’histoire, les ruptures, les traumatismes collectifs, mais aussi dans des modèles éducatifs et sociaux encore très présents. Le troisième outil est l’auto-responsabilisation. Le livre insiste sur la guérison émotionnelle qui ne peut être déléguée ni à l’État, ni aux institutions, ni à des figures d’autorité. Elle commence par un travail personnel, silencieux, souvent inconfortable, mais nécessaire. Chaque lecteur est invité à s’interroger sur sa propre posture, ses choix, ses réactions, son rapport au pouvoir et à l’autre. Enfin, l’ouvrage propose une projection constructive. À travers des études de cas, des grilles de réflexion et des appels à l’action différenciée selon les rôles dans la société, il ouvre des pistes concrètes pour aligner maturité émotionnelle, leadership et responsabilité collective. L’impact recherché n’est pas immédiat ni spectaculaire. Il est progressif, profond, durable parce qu’une transformation réelle ne commence pas par des slogans, mais par des consciences qui évoluent.
Guérison émotionnelle, enjeux stratégiques de gouvernance et développement, quels liens peut-on établir entre ces trois termes ?
La guérison émotionnelle, la gouvernance et le développement sont profondément liés, même si cette relation est souvent sous-estimée, voire ignorée. Aucun système de gouvernance ne peut être durablement efficace s’il repose sur des individus émotionnellement fragilisés, en réaction permanente, ou gouvernés par la peur, l’ego ou le besoin de domination. Une immaturité émotionnelle non traitée se traduit, à l’échelle institutionnelle, par de l’instabilité, de la méfiance, de la rigidité ou une difficulté à penser le long terme. La guérison émotionnelle permet au contraire de développer des qualités indispensables à une gouvernance saine : la lucidité, la maîtrise de soi, la capacité d’écoute, le discernement, la responsabilité et le sens de l’intérêt collectif. Elle favorise un leadership moins réactif et plus stratégique, capable d’anticiper plutôt que de subir. Le développement, quant à lui, n’est pas uniquement une question d’infrastructures ou de croissance économique. Il dépend aussi de la qualité des relations humaines, de la confiance entre gouvernants et gouvernés, de la capacité à coopérer, à transmettre et à bâtir des institutions solides. Sans maturité émotionnelle, les progrès restent fragiles et réversibles.
Vous affirmez que « La révolution silencieuse n’est pas une utopie. C’est une nécessité stratégique pour l’Afrique ». Que mettez-vous derrière l’expression “révolution silencieuse” ? Voulez-vous dire que les anciennes révolutions africaines ont échoué par défaut de stratégie ou de méthodologie ? Que proposez-vous pour un changement de paradigme ?
Lorsque je parle de révolution silencieuse, je ne fais pas le procès des luttes passées. Les révolutions africaines ont été portées par des contextes historiques précis, des urgences, des rapports de force et des aspirations légitimes. Elles ont permis des avancées réelles, notamment en matière de souveraineté et de conscience collective. Cependant, force est de constater qu’un certain nombre de transformations attendues ne se sont pas consolidées dans la durée, non pas par manque de courage ou d’engagement, mais parce que les changements ont souvent été pensés principalement sur le plan idéologique, institutionnel ou symbolique, sans toujours intégrer la dimension humaine et émotionnelle du pouvoir.
La révolution silencieuse ne s’oppose pas aux révolutions visibles ; elle les complète. Elle est dite “silencieuse” parce qu’elle ne se passe ni par la confrontation, ni par le slogan, ni par la rupture brutale. Elle opère par la transformation des mentalités, par la maturité émotionnelle, par la capacité à gouverner avec lucidité plutôt qu’avec réaction.
Le changement de paradigme que je propose repose sur une idée simple mais exigeante ; on ne transforme pas durablement un continent sans transformer ceux qui le dirigent, l’administrent et l’influencent. La stratégie, la méthodologie et la vision ne peuvent être efficaces que si elles sont portées par des individus alignés, conscients et capables de se gouverner eux-mêmes.
Vous défendez l’idée que « le pouvoir ne se décrète pas, il s’incarne ». Selon vous, la manière dont le pouvoir est exercé en Afrique aujourd’hui peut-elle réellement conduire au développement ?
Je pense qu’il faut d’abord sortir d’une lecture binaire du pouvoir en Afrique. Il n’existe pas un modèle unique, une manière uniforme d’exercer le pouvoir sur le continent. Les réalités sont multiples, les trajectoires différentes, les contextes profondément hétérogènes. Cela étant dit, le développement durable ne peut pas reposer uniquement sur des dispositifs institutionnels, des textes ou des slogans politiques. Le pouvoir, aussi légitime soit-il juridiquement, ne produit des effets structurants que lorsqu’il est incarné avec cohérence, responsabilité et vision. Dire que le pouvoir ne se décrète pas, mais s’incarne, signifie que l’autorité ne se limite pas à une fonction ou à un mandat. Elle se manifeste dans la posture, dans la capacité à décider, dans la faculté d’arbitrer avec hauteur, et dans la manière dont un leader gère le conflit, la contradiction et la transmission. Lorsque le pouvoir est exercé principalement dans la réaction, la crispation ou la défense permanente de soi, il finit par s’épuiser. À l’inverse, lorsqu’il est porté par une maturité intérieure, une stabilité émotionnelle et une clarté de vision, il devient un levier de structuration collective. Le développement n’est donc pas uniquement une question de politiques publiques ou de modèles économiques. Il est aussi le résultat direct de la qualité humaine de celles et ceux qui exercent le pouvoir, à tous les niveaux : politique, administratif, économique, communautaire. C’est précisément à cet endroit que se situe mon propos : renforcer la capacité des leaders à incarner leur responsabilité, afin que le pouvoir cesse d’être vécu comme une lutte permanente, et devienne un outil de construction, de continuité et de transmission.
Pensez-vous que la transformation de l’Afrique dépend uniquement et seulement des Africains eux-mêmes ?
Je pense que la transformation de l’Afrique commence par les Africains, mais qu’elle ne se construit pas dans le repli. Aucun continent ne s’est développé seul, en vase clos. L’histoire montre que les dynamiques de transformation reposent toujours sur un équilibre entre responsabilité interne, coopération externe et capacité à poser ses propres règles du jeu. En revanche, ce qui est non négociable, c’est le centre de gravité. Tant que les Africains ne se considèrent pas comme les premiers responsables de leur trajectoire intellectuelle, émotionnelle, stratégique, aucune aide, aucun partenariat, aucune influence extérieure ne pourra produire un changement durable. La dépendance n’est pas seulement économique ou politique. Elle est aussi psychologique, narrative et symbolique. Lorsqu’un peuple doute de sa légitimité à penser, décider et transmettre par lui-même, il délègue naturellement son pouvoir, parfois sans même s’en rendre compte. La transformation de l’Afrique dépend donc d’abord de la capacité des Africains à se réconcilier avec leur histoire, à guérir certaines fractures internes, et à assumer pleinement leur rôle de bâtisseurs contemporains. Le monde a besoin d’une Afrique forte, consciente et structurée, tout autant que l’Afrique a besoin d’interactions justes avec le reste du monde. Autrement dit, l’Afrique ne se transformera ni contre le monde, ni à travers le monde, mais avec le monde à partir d’elle-même.
Vous avez plusieurs casquettes : stratège en influence africaine, fondatrice de Dôkun Tchuente, créatrice de l’Indice d’influence africaine™. Que proposez-vous aujourd’hui à la jeunesse qui continue de s’inspirer de certains modèles ou leaders pour contribuer au développement de l’Afrique ?
Je propose d’abord un changement de posture. La jeunesse africaine n’a pas besoin de davantage de slogans, ni de modèles idéalisés à copier aveuglément. Elle a besoin d’outils pour penser par elle-même, se structurer intérieurement et comprendre les mécanismes réels du pouvoir, de l’influence et de l’impact. À travers mon travail que ce soit avec Dôkun Tchuente, l’Indice d’influence africaine™ ou mes écrits, je propose une lecture plus lucide du leadership. J’invite les jeunes à ne plus confondre visibilité et influence, popularité et crédibilité, discours et cohérence. S’inspirer d’un leader ne signifie pas le reproduire. Cela signifie comprendre ce qui, dans son parcours, relève de la discipline, de la vision, du sens du temps long, et surtout de la responsabilité. La jeunesse doit apprendre à décoder les trajectoires, pas à les idolâtrer. Je propose également une réconciliation entre ambition et intégrité. Beaucoup de jeunes Africains portent une énergie immense, mais manquent de repères pour canaliser cette force sans se perdre. On leur a trop souvent appris à réussir vite, rarement à durer, or, le continent n’a pas besoin de météores, mais de bâtisseurs. Enfin, je les invite à travailler sur ce qui ne se voit pas immédiatement : leur stabilité émotionnelle, leur rapport à l’autorité, leur capacité à coopérer, à transmettre, à servir une cause plus grande qu’eux-mêmes. C’est là que se joue l’influence réelle.
Quels sont les modèles modernes qui vous inspirent aujourd’hui en Afrique ?
Je me méfie des modèles figés et des figures que l’on érige trop vite en icônes. L’Afrique n’a pas besoin de héros intouchables, mais de trajectoires lisibles, cohérentes et responsables. Les modèles qui m’inspirent aujourd’hui sont souvent discrets. Ce sont des femmes et des hommes qui construisent sur le temps long, qui assument leurs décisions, qui structurent des écosystèmes plutôt que leur seule image, des dirigeants d’entreprises qui investissent localement avec exigence, des intellectuels qui produisent une pensée enracinée sans se couper du monde, des artistes qui élèvent la conscience sans flatter les foules, des responsables publics qui travaillent dans la continuité plutôt que dans l’agitation. Je suis particulièrement attentive à celles et ceux qui ont compris que l’influence n’est pas une posture, mais une responsabilité. J’accorde aussi une grande importance aux modèles de transmission : des figures qui forment, mentorent, structurent la relève, sans chercher à monopoliser la lumière. Dans un continent jeune, la capacité à transmettre est, pour moi, un marqueur majeur de leadership. Enfin, certains des modèles qui m’inspirent ne sont pas célèbres. Ce sont des bâtisseurs locaux, des entrepreneurs sociaux, des éducateurs, des femmes de terrain, qui transforment concrètement leur environnement. Ils ne font pas la une des médias, mais ils tiennent debout des communautés entières.
Des idées en perspective ou des projets en cours après la sortie de votre dernier ouvrage ? Parlez-nous-en.
La sortie de « La révolution silencieuse » est un point de départ. Ce livre a ouvert des conversations nécessaires, parfois inconfortables, mais essentielles. La suite consiste désormais à transformer cette réflexion en cadres concrets, capables d’accompagner des individus, des organisations et des décideurs dans le temps long. Plusieurs chantiers sont en cours notamment la structuration d’espaces de transmission, où la question du leadership est abordée non pas sous l’angle de la performance immédiate, mais de la responsabilité, de la maturité émotionnelle et de l’impact durable. Il s’agit de créer des lieux physiques et intellectuels où l’on apprend à penser, décider et transmettre autrement. Ensuite, je poursuis le développement de méthodologies d’analyse de l’influence africaine, afin d’aider les leaders à mieux comprendre leur rôle réel, au-delà de leur exposition médiatique. L’enjeu est de passer d’une culture de la représentation à une culture de la structuration. Enfin, je travaille sur des formats éditoriaux complémentaires, qui prolongeront les thématiques du livre : la guérison émotionnelle, la transmission intergénérationnelle, la place des femmes dans la stabilisation des sociétés, et la responsabilité des élites dans la construction du futur. La suite s’écrit donc avec exigence, patience et responsabilité exactement dans l’esprit de cette révolution que je qualifie de silencieuse.
Alors on revient à votre magazine « Ayaba », qui parle de la femme, mais plus précisément de la femme africaine. Qu’est-ce qu’on peut y découvrir ?
« Ayaba » est avant tout un espace de vérité, un lieu où les femmes, les mères et les familles peuvent se reconnaître sans masque, sans pression et sans injonction à être parfaites. Il raconte des parcours réels, ouvre des conversations nécessaires sur l’amour, la maternité, la santé mentale et l’autonomie, et crée du lien là où il y avait parfois du silence. C’est un projet qui apaise, qui éveille et qui rappelle que grandir individuellement et collectivement peut se faire avec conscience, dignité et humanité.
Pourquoi ce projet ?
« Ayaba » est né d’un besoin personnel devenu collectif, celui de créer un espace où les femmes et les mères peuvent parler vrai. Après la maternité, j’ai compris à quel point certaines réalités émotionnelles, mentales, relationnelles étaient peu dites, peu accompagnées. « Ayaba » est une réponse à ce silence, un lieu pour comprendre, transmettre et avancer avec plus de conscience.
Que peut-il apporter ?
« Ayaba » signifie reine dans plusieurs cultures africaines. Il apporte du lien, de la clarté et de l’apaisement. Il ouvre des conversations nécessaires sur l’amour, la maternité, la santé mentale, l’autonomie et la transmission. C’est un projet qui aide à se sentir moins seule, à mieux se comprendre, et à construire des choix plus justes pour soi, pour ses enfants et pour la société.
Votre mot de fin
Je voudrais rappeler que l’Afrique n’a pas besoin de davantage de bruit, de promesses ou de discours enflammés. Elle a besoin de femmes et d’hommes capables d’assumer leurs responsabilités et de travailler sur ce qui ne se voit pas immédiatement. La transformation véritable commence toujours à l’intérieur et lorsque l’on accepte de guérir certaines blessures, de clarifier sa vision, et de s’inscrire dans le temps long de la transmission. « La révolution silencieuse » n’est pas un appel à la confrontation, ni à la rupture spectaculaire, c’est une invitation à la maturité, à une forme de leadership plus consciente, plus stable, plus juste. Le reste appartient à chacun de nous, car les révolutions les plus durables sont souvent celles que l’on mène sans bruit, mais avec profondeur.
Propos recueillis par Mohamed Yasser Amoussa




















