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Pluies extrêmes au Bénin : Comprendre aujourd’hui pour construire les villes résilientes de demain

La Rédaction par La Rédaction
30 juillet 2026
dans Société
Durée de lecture : 10 mins de lecture
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Protection des données : La vision béninoise exposée par Luciano Hounkponou au Forum de Lomé

Bacharou Taofic, Dr-Ingénieur Hydraulicien/hydrologue

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(Par un ingénieur hydraulicien)

Quelques heures de pluie suffisent désormais pour transformer certaines rues en véritables cours d’eau, interrompre la circulation, envahir des habitations, suspendre les activités économiques et, parfois, coûter des vies humaines. Chaque année, lorsque les premières grandes pluies s’abattent sur le Bénin, ce même scénario se répète. Les épisodes observés ces derniers jours ne sont donc pas de simples intempéries saisonnières. Ils traduisent une évolution profonde de notre climat et interpellent notre manière de concevoir nos villes. Une question s’impose alors : assistons-nous à un simple caprice de la nature ou aux manifestations d’un changement plus profond ?

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Si ces pluies ont surpris de nombreux citoyens par leur intensité, elles avaient en revanche été anticipées par les services météorologiques. Dès le début de la saison, Météo-Bénin avait annoncé une grande saison des pluies marquée par un démarrage précoce à normal, des cumuls pluviométriques localement excédentaires et un risque accru d’inondations dans plusieurs bassins du pays. Les événements récents confirment ainsi les tendances anticipées par les services météorologiques nationaux et rappellent l’importance de renforcer la prévention et l’adaptation des infrastructures face aux nouvelles réalités climatiques.

La science apporte aujourd’hui une réponse claire : ces événements ne sont pas le fruit du hasard.

Notre pays se situe au cœur d’une région où interagissent plusieurs mécanismes atmosphériques parmi les plus complexes de la planète. Les pluies exceptionnelles observées ces derniers jours ne résultent pas d’un seul phénomène, mais de la superposition de plusieurs facteurs : une mousson ouest-africaine particulièrement vigoureuse, une remontée active de la Zone de Convergence Intertropicale (Zcit), des températures anormalement élevées de l’océan Atlantique tropical favorisant une évaporation plus importante, le passage d’ondes d’est africaines qui organisent les systèmes orageux, ainsi qu’une atmosphère devenue plus énergétique sous l’effet du changement climatique.

Lorsque ces mécanismes se renforcent mutuellement, d’importantes masses d’air chaud et humide s’élèvent rapidement dans l’atmosphère. En se refroidissant, la vapeur d’eau se condense pour former de puissants cumulonimbus capables de produire, en quelques heures seulement, des quantités de pluie qui dépassent parfois les moyennes observées sur plusieurs jours.

En hydrologie, ce n’est pas seulement la quantité totale de pluie qui importe, mais surtout son intensité et sa durée. Une pluie modérée répartie sur plusieurs jours peut être absorbée par les sols et les réseaux d’assainissement. En revanche, lorsqu’un volume comparable tombe en quelques heures seulement, les capacités d’infiltration et d’évacuation sont rapidement dépassées, augmentant fortement le risque de ruissellement et d’inondation.

Le réchauffement climatique agit comme un amplificateur. Une atmosphère plus chaude retient davantage de vapeur d’eau. Lorsque cette vapeur se condense, elle libère une énergie considérable qui alimente des orages plus puissants et des pluies plus abondantes. Ainsi, ce ne sont pas seulement les pluies qui changent ; c’est leur intensité, leur violence et leur capacité à provoquer des catastrophes.

Si les pluies deviennent aujourd’hui plus intenses sous l’effet du changement climatique, elles n’expliquent pas à elles seules les inondations. Une forte pluie ne devient une catastrophe que lorsque les volumes d’eau générés dépassent la capacité des ouvrages hydrauliques à les collecter, les transporter puis les évacuer. L’enjeu est donc autant climatique qu’hydraulique : il résulte de la rencontre entre des précipitations de plus en plus extrêmes et des systèmes de drainage qui atteignent parfois leurs limites.

En hydraulique, une inondation survient lorsque le débit généré par les précipitations sur l’ensemble du bassin versant dépasse la capacité du système d’assainissement à collecter, transporter puis évacuer les eaux vers leur exutoire. Le problème ne réside donc pas uniquement dans la quantité de pluie qui tombe, mais dans le déséquilibre entre le débit produit par le bassin versant et la capacité hydraulique des ouvrages.  

Cette précision est essentielle. Un ouvrage hydraulique n’est jamais dimensionné pour une rue. Il est dimensionné pour le bassin versant qui l’alimente. Autrement dit, les ingénieurs ne calculent pas uniquement les eaux qui tombent sur la chaussée, mais celles qui proviennent de l’ensemble des surfaces – toitures, cours, parkings, espaces publics et terrains environnants – dont les écoulements convergent vers le même réseau de drainage. Plus ce bassin versant est vaste, urbanisé et imperméabilisé, plus les volumes d’eau à évacuer deviennent importants.

Concrètement, chaque ouvrage : caniveau, collecteur, dalot, buse ou exutoire possède une capacité maximale d’écoulement. Lorsque cette capacité est atteinte ou dépassée, l’eau ne peut plus être évacuée rapidement. Elle cherche alors naturellement un autre chemin, empruntant les rues, les habitations, les écoles, les marchés et les espaces publics, qui se transforment temporairement en véritables chenaux d’écoulement.

Cette surcharge hydraulique est aggravée par l’urbanisation rapide, l’imperméabilisation croissante des sols, l’occupation des zones inondables, la disparition progressive des espaces naturels d’infiltration, l’obstruction des ouvrages par les déchets ainsi que le vieillissement ou, dans certains secteurs, le sous-dimensionnement des réseaux d’assainissement conçus pour des conditions climatiques désormais dépassées.

À cela s’ajoute une réalité fondamentale, souvent méconnue du grand public : un réseau de drainage fonctionne comme une chaîne hydraulique continue, reliant les caniveaux aux collecteurs puis aux exutoires naturels. La défaillance d’un seul maillon suffit pour compromettre l’ensemble du système.

Comme toute chaîne, la performance de l’ensemble dépend de son maillon le plus faible. Si les exutoires sont insuffisamment dimensionnés, mal entretenus, ensablés, envahis par la végétation ou soumis à un niveau d’eau élevé, tout le système hydraulique perd progressivement son efficacité. Les collecteurs se mettent en charge, les caniveaux débordent et les eaux refoulent vers les quartiers situés en amont.

Construire davantage de caniveaux sans améliorer simultanément les exutoires revient à augmenter le diamètre d’un tuyau dont la sortie demeure partiellement obstruée. L’eau finira inévitablement par remonter vers l’amont. Cette réalité rappelle qu’en hydraulique, chaque ouvrage n’a de sens que s’il s’intègre dans une chaîne complète et cohérente, depuis la goutte de pluie jusqu’au milieu récepteur final.

Des investissements structurants déjà engagés

Il serait injuste d’affirmer que rien n’a été entrepris. Conscient des défis croissants liés aux inondations urbaines, le Gouvernement du Bénin a engagé, depuis plusieurs années, d’importants investissements visant à renforcer la résilience des villes face aux eaux pluviales.

À travers le Projet Asphaltage, de nombreuses communes ont bénéficié de voiries modernes intégrant des caniveaux, des ouvrages de drainage et une meilleure organisation des réseaux d’assainissement. En parallèle, le Programme d’Assainissement Pluvial de Cotonou (Papc) ainsi que le Programme d’Assainissement Pluvial des Villes Secondaires (Papvs) ont permis la réalisation de grands collecteurs et d’ouvrages structurants destinés à améliorer l’évacuation des eaux pluviales dans plusieurs quartiers de nos villes. Ces efforts sont complétés par d’autres programmes soutenus avec l’appui des partenaires techniques et financiers, qui contribuent au renforcement progressif des infrastructures hydrauliques dans un contexte de changement climatique.

Des résultats déjà perceptibles

Les effets de ces investissements sont déjà visibles dans plusieurs communes. Des quartiers autrefois régulièrement paralysés par les eaux connaissent aujourd’hui une amélioration notable des conditions d’écoulement, avec une réduction des durées de stagnation et une meilleure évacuation des eaux pluviales. Ces progrès méritent d’être reconnus et consolidés.

Mais un défi qui demeure

Toutefois, ces avancées ne doivent pas masquer une réalité essentielle : le changement climatique évolue à un rythme plus rapide que celui du renouvellement des infrastructures. Les ouvrages réalisés aujourd’hui devront continuer à assurer efficacement leur fonction pendant plusieurs décennies, dans un contexte où les épisodes de pluies extrêmes deviennent plus fréquents et plus intenses. L’enjeu n’est donc plus seulement de construire davantage, mais de concevoir des infrastructures capables de s’adapter durablement aux conditions climatiques futures.

Au-delà des impacts humains et environnementaux, chaque épisode d’inondation représente également un coût économique considérable. Il accélère la dégradation des chaussées et des ouvrages publics, ralentit les activités commerciales, entraîne des pertes de revenus pour les ménages et les entreprises, augmente les dépenses publiques de réparation et réduit la productivité. Investir dans la prévention, l’entretien des ouvrages et l’adaptation des infrastructures est donc non seulement un impératif environnemental, mais également un choix économiquement plus rentable que de reconstruire après chaque catastrophe.

Les observations récentes et les projections climatiques convergent : les épisodes de pluies extrêmes devraient devenir plus fréquents et plus intenses au cours des prochaines décennies. Les infrastructures construites aujourd’hui devront donc répondre non seulement aux conditions climatiques actuelles, mais également à celles de demain. Adapter les ouvrages hydrauliques à cette nouvelle réalité n’est plus une option ; c’est une nécessité pour protéger durablement les populations et les investissements publics.

Les inondations ne doivent plus être uniquement gérées comme des situations d’urgence. Elles doivent être anticipées grâce à une gouvernance fondée sur la donnée, combinant prévisions météorologiques, modélisation hydraulique, télédétection, systèmes d’information géographique et dispositifs d’alerte précoce. Cette approche permettra de passer d’une logique de réaction à une véritable culture de prévention.

Dans un contexte marqué par le changement climatique, l’enjeu n’est plus seulement de construire des ouvrages d’assainissement performants, mais de concevoir des villes résilientes, capables d’anticiper et d’absorber les effets des événements climatiques extrêmes. Cette adaptation repose sur cinq leviers majeurs.

Premièrement, adapter les normes de conception des ouvrages hydrauliques en s’appuyant sur les nouvelles données climatiques et sur une approche intégrée à l’échelle des bassins versants. Cette évolution doit également conduire à une révision progressive des règles d’urbanisme et des normes techniques applicables aux constructions et aux infrastructures urbaines : relèvement des cotes minimales des plateformes et des planchers des bâtiments dans les secteurs exposés, prise en compte des niveaux de crue de référence dans les permis de construire, définition de servitudes hydrauliques, préservation des couloirs naturels d’écoulement, ainsi que réévaluation des cotes de rejet des réseaux d’assainissement aux exutoires afin de tenir compte des niveaux d’eau extrêmes, des phénomènes de remous et des effets du changement climatique.

Deuxièmement, renforcer et moderniser les réseaux d’assainissement existants afin d’améliorer leur capacité hydraulique, leur fiabilité et leur résilience face à des débits de plus en plus importants, tout en assurant un entretien régulier garantissant le maintien de leurs performances.

Troisièmement, développer des ouvrages de régulation, notamment les bassins de rétention, les bassins d’écrêtement, les zones de stockage temporaire des eaux pluviales et, lorsque cela est pertinent, des ouvrages de régulation pilotés, afin d’atténuer les pics de crue, de réduire les débits de pointe et de limiter les débordements en aval.

Quatrièmement, préserver les zones naturelles d’expansion des crues, protéger les espaces d’infiltration et maîtriser davantage l’urbanisation dans les zones exposées aux risques d’inondation, en intégrant systématiquement les cartes d’aléas et les plans de prévention des risques dans la planification urbaine et l’aménagement du territoire.

Enfin, promouvoir des solutions fondées sur la nature — telles que les espaces verts, les surfaces perméables, les noues paysagères, les tranchées d’infiltration, les zones humides restaurées, les chaussées drainantes et la végétalisation urbaine — tout en assurant un entretien permanent des ouvrages de drainage, condition indispensable à leur efficacité hydraulique.

Mais les pouvoirs publics ne peuvent réussir seuls.

Chaque citoyen a également une responsabilité. Un sachet plastique jeté dans un caniveau peut sembler anodin, mais multiplié par des milliers d’autres, il devient un obstacle capable de transformer une forte pluie en catastrophe. Préserver les ouvrages d’assainissement, respecter les servitudes hydrauliques, éviter les constructions dans les zones inondables et participer aux opérations de salubrité sont autant de gestes qui contribuent directement à réduire les risques.

Les universités, les centres de recherche et les bureaux d’études ont aussi un rôle déterminant. Les connaissances scientifiques doivent désormais guider les décisions publiques. Les outils modernes de modélisation hydraulique, de prévision météorologique, de télédétection et d’intelligence artificielle permettent aujourd’hui d’anticiper les risques avec une précision inédite. Il est temps que ces outils deviennent des instruments permanents d’aide à la décision.

Les épisodes que nous vivons actuellement doivent être considérés comme un signal d’alerte. Ils nous rappellent que l’adaptation au changement climatique n’est plus un objectif à long terme, mais une nécessité immédiate.

L’histoire des grandes civilisations est intimement liée à leur capacité à comprendre, maîtriser et valoriser l’eau. Des rives du Nil aux grands fleuves d’Asie et d’Europe, les sociétés qui ont su gérer durablement cette ressource ont construit leur prospérité, leur sécurité et leur développement. Le Bénin dispose aujourd’hui des compétences techniques, des institutions, des chercheurs, des ingénieurs et des ressources humaines nécessaires pour relever ce défi.

La question n’est plus de savoir si les épisodes de pluies extrêmes reviendront. Les connaissances scientifiques indiquent qu’ils reviendront. Le véritable enjeu est de savoir si nous aurions préparé nos villes à les affronter.

Une ville moderne ne se reconnaît pas seulement à la qualité de ses routes ; elle se reconnaît surtout à sa capacité à faire circuler l’eau avec autant d’efficacité que les hommes, les biens et les idées.

Bacharou Taofic

Dr-Ingénieur Hydraulicien/hydrologue,

Enseignant-chercheur

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