Epiphane Tokouété, alias « Papa Akouè », célèbre le 09 avril prochain, les noces d’émeraude de sa carrière musicale. Le géant garçon de la salsa, en dépit des balbutiements qui jalonnent les débuts de tout processus, a pu inscrire son nom en lettres d’or dans le concert des célébrités artistiques du Bénin. Ceci, grâce à sa foi et à sa perspicacité.
Originaire de Siwé, dans la Commune d’Agbangnizoun, Epiphane Tokouété, est né le 12 Janvier 1964 à Bohicon. La soixantaine environ, il a tiré son nom d’artiste de l’inspiration des enfants qu’il affectionnait. «Le nom ‘’Papa Akouè » m’a été attribué par les enfants envers qui j’étais très généreux. Je leur donnais de l’argent et de petits cadeaux. Fort de ce lien d’amitié, ils me demandent de l’argent chaque fois qu’ils me voient en disant : Papa, Akouè. C’est-à-dire : Papa, l’argent. Progressivement, ce nom s’est répandu sur toutes les lèvres en surplombant celui (Ranky) que je portais sur les bancs. Entre-temps, j’ai voulu l’échanger, mais mon arrangeur me l’a défendu» explique-t-il. Chanteur, auteur, compositeur et poète, Papa Akouè a commencé par écrire les premières pages de sa carrière musicale depuis les bancs du primaire où il a découvert toute la potentialité artistique somnolente en lui qu’il a su consolider au secondaire. Une fois admis au Collège d’enseignement moyen général (Cemg) de Bohicon, il a profité des activités coopératives instituées par le Gouvernement révolutionnaire de feu Mathieu Kérékou. Il s’est très tôt inscrit dans la session musique où, il a pu pendant plusieurs années éclore son talent artistique. Lors des journées culturelles qu’organisait l’établissement, il se faisait remarquer par ses prestations. A l’époque, beaucoup le confondaient déjà à une star alors qu’il venait à peine de forger ses premières armes. « J’ai décidé de faire la musique parce que je l’adore. Je ne dirai pas que c’est inné en moi puisqu’en remontant l’arbre généalogique de ma famille, personne n’a été du domaine. Donc je suis pour le moment le seul », informe Papa Akouè. Comme les ambitions artistiques ont pris le pas sur celles éducatives, Epiphane Tokouété a raccroché au second cycle. « Quand j’ai laissé les bancs, je n’ai pas abandonné la musique », précise l’artiste. A la quête d’un titre, il a poursuivi ses entraînements en militant dans les orchestres. De l’orchestre de la circonscription urbaine aux orchestres de Cotonou en passant par l’orchestre des trois paillotes, il a gravi les échelons pour se retrouver dans l’orchestre départemental, les ‘’Echos du Zou’’. C’était vers les années 87 à l’occasion de la journée internationale de la musique. Baigner dans du Live, Papa Akouè a affiné son talent avec l’accompagnement des pianistes, des instrumentistes, des guitaristes de poigne. Il ne s’est pas éloigné non plus des conseils, observations et suggestions de son mentor Pierre Zonon, alias Zo César à qui il rend un vibrant hommage.
Premier opus, Papa Akouè définitivement lancé
Bien malaxé dans les moules des orchestres, Epiphane Tokouété, alias « Papa Akouè », peut maintenant s’affranchir. Ainsi, en 2000, il a cessé d’interpréter les autres. Il a pris cette résolution au cours d’une soirée récréative des élèves du lycée Houffon. Une rencontre à laquelle il était l’artiste invité. Ayant alors reçu l’onction de ses aînés, il s’est ouvert en 2005 au public par le biais de son tout premier album de huit titres intitulé « Ma philosophie ». Pour fidéliser ses fans, il a produit quelques années plus tard «les leçons de vie » constituées de 20 vingt chansons à consommer sans modération. De la salsa authentique et bien raffinée. Le troisième opus à son actif est baptisé « Ma mélodie ». Il contient 12 morceaux. Le quatrième chef d’œuvre est en cours. Trois albums en 40 ans de carrière, cela peut paraître très peu pour certains. Mais pour l’artiste, «ce n’est pas le nombre qui compte mais plutôt la qualité ». D’après ses analyses, l’artiste, lors de la préparation de son prochain album, doit veiller à la pertinence du message que véhicule son texte. Il doit faire en sorte que son œuvre ne le quitte pas de son vivant. Autrement dit, une œuvre artistique ne se produit pas sur un coup de tête. «Prenons par exemple les œuvres des anciens comme Poly-rythmo, Gnonas Pédro, et bien d’autres, malgré l’usure du temps, elles ont gardé intacte leur philosophie. Ceux-là sont morts, mais leurs œuvres continuent de parler d’eux. C’est pourquoi l’on dit souvent, l’artiste ne meurt pas », souligne Papa Akouè. Aujourd’hui, les jeunes artistes, bien qu’ils soient encore vivants, meurent et leurs souvenirs sont vite rangés. Et pour cause. Ils ne tiennent plus compte de ces paramètres. L’essentiel pour eux est d’avoir un album ou un single pour commencer par se pavaner dans la rue. Peu importe la qualité de leur timbre vocal, du son et du mixage puis la pertinence du message. Conséquence, ils produisent assez, mais leurs œuvres ne durent que l’instant d’un feu de paille. « Des gens ont produit assez d’albums, mais ils n’ont pas la réputation correspondante. Leurs œuvres sont souvent éphémères et circonstancielles », constate le dinosaure de la musique béninoise. Il a choisi de faire peu, mais bien. Il cite le modèle Bongana Maïga, l’un des meilleurs arrangeurs du monde. A l’en croire, il a un seul morceau et non un album à son actif. Cette seule chanson l’a révélé à toute la planète terre. «Même si vous ne connaissez pas la langue, vous allez fredonner la chanson. La fameuse ‘’Mariétou ! Mariétou !’’. C’est si mélodieux qu’elle ne laisse personne indifférent », se souvient Papa Akouè.
« Je ne regrette pas d’avoir été un artiste »
Pour atteindre la cime de la musique, l’artiste a brisé les tabous et subi l’humiliation. Il s’est sacrifié afin de se faire hisser. Il a également cultivé l’humilité, la patience, la curiosité, le service avant de recevoir la clé de ses aînés. Il doit tout le courage au soutien moral, spirituel et social de sa femme. Si non qu’au départ, les parents l’ont classé dans la catégorie des délinquants si bien qu’ils n’aiment plus le sentir. Les amis aussi l’ont lâché. Seul, face aux vicissitudes de la vie, Epiphane Tokouété s’est opposé à la tempête qui a voulu l’emporter parce qu’il est resté fidèle à sa vocation, devenir artiste ou rien. Ce rêve, la providence l’a exaucé en mettant sur son chemin les personnes qu’il lui faut pour l’aider à le concrétiser. De ce fait, il a rencontré Robert Zomalèto, un arrangeur et professeur à la retraite par l’entremise de son ami Romuald avec qui il partage la même cour. Lors de leur premier entretien, il a réussi un test à l’issue duquel l’arrangeur lui a dévoilé le domaine dans lequel il peut exceller. «Rien qu’en m’écoutant et en appréciant mon timbre vocal, il a dit : tu as une belle voix, tu peux mieux faire la salsa que le Zouk. C’est ainsi que j’ai changé d’option», fait savoir Papa Akouè. Chemin faisant, il a compris que la salsa est la chasse gardée des personnes d’expériences. « La salsa, c’est pour les Africains. Ce sont les esclaves déportés de l’époque qui se réunissaient pour jouer la salsa à leurs heures perdues. Ceux qui font la salsa sont souvent des personnes d’un certain âge. Ce n’est pas pour les jeunes parce que, ne fait pas la salsa qui veux, mais qui a les ressources nécessaires. Il faut être mélodieux et rythmé. Il n’y a pas d’à peu près dans la salsa. Vous verrez qu’il y a une pléthore d’artistes mais très peu font la salsa. Au Bénin, nous sommes à peine une quinzaine », raconte-t-il. Au sein de ce cercle restreint des ‘’salsséros » Papa Akouè ne pense pas avoir fait un mauvais choix. « Je ne regrette pas d’avoir été un artiste. » Bien au contraire, il fait la fierté de la collectivité Godan de Siwé et de la famille Tokouété. Des difficultés, il en a connu. « Ils te prennent comme un délinquant et c’est quand tu surmontes et tout commence par fleurir que tu as leurs applaudissements. Si tu n’as pas foi en ce que tu fais, tu vas abandonner à cause des critiques. C’est mauvais», fustige l’artiste.
«Tout métier nourrit son homme à condition qu’on se planifie »
La musique est un métier comme tout autre. De ce fait, elle nourrit son homme. «Tout métier nourrit son homme à condition qu’on se planifie », soutient Epiphane Tokouété en indiquant que la musique lui a tout donné. «Je suis souvent mécontent lorsqu’on me demande si la musique nourrit son homme. C’est à croire que la musique n’est pas un métier. Le tout dépend de l’organisation autour de soi. C’est avec la musique que j’ai pu assurer l’éducation de mes enfants, nourrir la famille, réaliser d’autres choses », renseigne-t-il. S’agissant de l’état de la musique béninoise, l’artiste estime qu’elle est bien malade malgré la floraison d’artistes que l’on note ces derniers temps dans le secteur. «La musique béninoise est malade des nouvelles technologies. Les jeunes artistes, à la quête du gain facile, ne travaillent plus. Avec les Homes studio, ils produisent des œuvres éphémères sans philosophie ». Dans une compétition internationale, ils ne pourront pas représenter notre pays parce qu’ils n’ont pas une formation de base. Leur capacité, leur expérience, leur savoir-faire ne dépassent par les limites nationales», insiste Papa Akouè. Autrefois, les anciens ont été formés sur le tas dans des orchestres. « La production en live était leur école. J’ai pris par là, raison pour laquelle en studio je n’ai pas assez de lacunes à corriger. Je continue de soumettre mes textes à l’appréciation des aînés, car on ne finit jamais d’apprendre », souligne l’artiste. Pour guérir la musique béninoise des maux dont elle souffre, Papa Akouè propose une thérapie qui exige le retour du live, la professionnalisation de la musique, l’instauration des orchestres dans les lycées et collèges, la reprise des activités coopératives, la formation des jeunes à la musique. Quant aux jeunes artistes, il leur recommande l’humilité, le respect et la bonne collaboration avec les aînés. En termes de perspectives, le chanteur, auteur, compositeur et poète pense poursuivre la route car, pour lui l’artiste n’a pas de retraite. Il envisage d’avoir son orchestre en vue de former les artistes en herbe. En attendant de concrétiser cette ambition, il forme déjà la relève. Son fils aîné, après son Bac, s’essaie à la musique. Il dispose d’un single apprécié de ses fans. Insatisfait de ce produit, son géniteur l’encourage à faire mieux.
La piraterie, un mal incurable
La piraterie est un phénomène difficile à combattre bien qu’elle ruine les efforts des artistes. Les auteurs des œuvres de l’esprit, ne disposant pas des moyens pour contrer le mal se résignent. Victime, Papa Akouè propose la restructuration du Bureau béninois des droits d’auteurs (Bubédra). Selon lui, avec les redevances que les contribuables (Les Gsm, les radios, les fonctionnaires, les télévisions etc.) paient, les artistes peuvent vivre décemment sans craindre la piraterie. L’Etat doit aussi mettre en place des fonds pour accompagner les artistes. A cela s’ajoute l’organisation personnelle des artistes eux-mêmes. « Pour éviter de tomber dans la précarité au soir de sa vie, il faut se planifier. Les artistes sont désordonnés », dénonce l’artiste.
Zéphirin Toasségnitché (Br Zou-Collines)
















