Le Bénin traverse une zone de turbulences verbales qui ébranle l’un des piliers les plus précieux de son modèle social. Il s’agit de la tolérance religieuse. Suite à une conférence universitaire organisée à l’Institut Jean-Paul II de Cotonou sur le thème colloque sur la culture, les propos du prêtre catholique Gaston Aïtondji critiquant vertement le Vodun ont mis le feu aux poudres. La réplique cinglante de deux éminents universitaires, les professeurs Mahugnon Kakpo et Dodji Amouzounvi, témoigne de la vivacité de la blessure et de la montée d’une tension que le pays ne peut se permettre d’ignorer. Face au spectre du repli identitaire, il devient impératif de ramener la balle à terre.
Depuis des décennies, le Bénin brille sur la scène internationale comme un havre de paix et un laboratoire d’œcuménisme réussi. Ici, les fêtes chrétiennes, musulmanes et traditionnelles se partagent dans une même famille, et le dialogue des cultures n’est pas un slogan, mais un mode de vie. Cet équilibre subtil repose sur un respect mutuel scrupuleux. L’irruption de discours perçus comme condescendants ou réducteurs envers le Vodun vient fragiliser ce ciment national. L’histoire récente de la sous-région nous enseigne que les fractures religieuses sont les plus complexes à refermer. Le Bénin ne saurait sacrifier sa réputation de terre de cohabitation pacifique sur l’autel de querelles de clochers ou de chapelles.
La colère des gardiens du savoir et de la culture
Les réactions des professeurs Kakpo et Amouzounvi ne sont pas de simples emportements d’humeur ; elles traduisent l’exaspération d’une élite intellectuelle face à ce qu’elle qualifie de « réductionnisme » et d’« hérésie intellectuelle ». Le professeur Mahugnon Kakpo n’a pas mâché ses mots, dénonçant une inculture feinte et invitant le prêtre protagoniste à s’instruire à travers les travaux scientifiques existants, notamment son ouvrage ‘’La théologie du vodun’’. Pour l’universitaire, le Vodun est un humanisme qui proscrit la mort, bien loin des caricatures héritées de l’époque coloniale. De son côté, le professeur Dodji Amouzounvi a fustigé une décontextualisation linguistique et un ton hautain rappelant les heures sombres de l’évangélisation coloniale. Tout en rappelant les violences historiques universelles qui n’épargnent aucune religion, il a appelé à une confrontation d’idées rigoureuse, « en toute amitié, en toute hauteur », loin du mépris. Ces deux interventions rappellent que le Vodun, au-delà de la foi, est une composante essentielle de l’identité et du patrimoine scientifique béninois.
L’appel aux autorités pour calmer le jeu
Devant l’escalade des rhétoriques sur les réseaux sociaux et dans les espaces de débat, l’inertie n’est plus une option. Il est urgent que les régulateurs de la vie publique et sociale s’autosaisissent pour désamorcer la crise. Le chef de l’État, le ministre de l’Intérieur et le Cadre de concertation des confessions religieuses, doivent rappeler fermement les limites de la liberté d’expression, qui s’arrête là où commence l’incitation au mépris de la foi d’autrui. Le médiateur de la République dans son rôle d’intercesseur social peut ouvrir des canaux de discussion discrets mais efficaces entre le clergé catholique et les universitaires-dignitaires de la tradition. La Conférence épiscopale du Bénin et les dignitaires du culte Vodun doivent s’élever au-dessus de la mêlée pour réaffirmer leur engagement commun envers la charité, la fraternité et le vivre-ensemble.
Par ailleurs, l’espace universitaire, à l’image de l’Institut Jean-Paul II, doit demeurer un lieu de recherche de la vérité et non un tribunal d’excommunication culturelle. Critiquer une religion sans en maîtriser les codes linguistiques (notamment la polysémie de la langue fon) ni la littérature scientifique nuit à la crédibilité du débat. Il est temps de suspendre les invectives. Les catholiques et les praticiens du Vodun partagent la même patrie et le même destin. Que cette crise serve de catalyseur pour un dialogue plus profond, fondé sur l’écoute réciproque, la rigueur intellectuelle et, par-dessus tout, l’amour indéfectible du Bénin.
Sergino Lokossou


















