(Wadagni fait bouger les lignes à Bruxelles)
Au-delà de l’économie, la rencontre de Bruxelles a consacré un volet sécuritaire majeur. L’Union européenne entend renforcer son soutien aux départements septentrionaux, exposés aux incursions venues du Sahel.
C’est le volet dont on parle le moins dans les communiqués officiels, et pourtant l’un des plus déterminants. Dans le huis clos du Berlaymont, mardi, la question sécuritaire a occupé une place centrale. Car derrière les infrastructures et les obligations vertes, il y a une réalité plus rugueuse : le nord du Bénin est devenu, ces dernières années, l’une des nouvelles lignes de front de la poussée jihadiste ouest-africaine. Les départements de l’Alibori et de l’Atacora, frontaliers du Burkina Faso et du Niger, subissent depuis 2021 des incursions récurrentes de groupes armés affiliés à l’État islamique au Sahel ou au Jnim, la coalition liée à Al-Qaïda. Embuscades, postes de sécurité visés, populations prises en étau : la menace, longtemps cantonnée au cœur du Sahel, a franchi les frontières et s’est installée aux portes des pays côtiers du golfe de Guinée. Face à cette réalité, Bruxelles a fait un choix de méthode. Plutôt que de miser sur la seule réponse militaire, l’Union privilégie une approche par le développement territorial. Le deuxième pilier présenté mardi vise ainsi à renforcer la résilience des communautés locales, la stabilité de la région et le développement économique, dans la conviction que la sécurité durable se construit autant par l’école et l’emploi que par les armes. Concrètement, de nouvelles actions viendront appuyer les investissements déjà engagés par l’Union dans les infrastructures locales, l’accès aux services de base et les opportunités économiques pour les communautés frontalières. S’y ajoute un volet explicitement consacré à la prévention de l’extrémisme violent, ce travail de fond, souvent invisible, qui consiste à priver les recruteurs jihadistes du terreau de frustration et d’abandon dont ils se nourrissent.
Cette philosophie rejoint celle défendue par Cotonou. Les autorités béninoises ont, ces dernières années, considérablement renforcé leur dispositif militaire dans le septentrion, tout en plaidant pour que l’effort sécuritaire s’accompagne d’un rattrapage économique des zones les plus exposées. La présidente von der Leyen a réaffirmé l’engagement de l’Union à poursuivre son soutien au développement du nord du pays, une formule qui sonne, à Cotonou, comme une garantie de constance.
L’enjeu dépasse les seules frontières béninoises. Si les groupes armés venaient à s’enraciner durablement dans les pays côtiers, c’est tout l’équilibre du golfe de Guinée qui s’en trouverait menacé, avec des répercussions sur les routes commerciales, les ports et les flux migratoires. En soutenant le nord du Bénin, l’Union européenne défend aussi, à distance, ses propres intérêts stratégiques sur le flanc sud du continent.
Il reste que l’approche par le développement exige du temps, là où la menace, elle, avance vite. Les bailleurs internationaux connaissent la difficulté de l’exercice : faire parvenir des financements dans des zones partiellement insécurisées, coordonner les acteurs, mesurer l’impact réel des programmes de prévention. Autant de défis que les équipes européennes et béninoises devront relever sur le terrain, loin des dorures bruxelloises.
Mais le signal envoyé mardi compte. En liant explicitement développement et sécurité, en plaçant le nord du Bénin au rang de priorité partagée, Bruxelles et Cotonou actent une conviction commune : on ne gagne pas durablement une guerre contre le jihadisme par les seules armes. C’est aussi, peut-être, l’un des enseignements que l’Europe tire de ses échecs passés au Sahel, où l’effort militaire, faute d’avoir été adossé à un projet politique et économique, n’a pas suffi à endiguer la menace.
Abdourhamane Touré




















