Pendant trente ans, Jacqueline a travaillé comme employée de maison sans contrat, sans retraite ni assurance-maladie. Mélanie, aide-ménagère depuis treize ans, n’a été déclarée à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) que cette année. Mais son employeur n’a reconnu que trois années d’ancienneté, effaçant dix ans de droits potentiels.
Leurs histoires résument la réalité d’un secteur essentiel mais à forte précarité. Selon les calculs du BIT sur la base de l’Enquête Harmonisée sur les Conditions de Vie des Ménages (EHCVM) 2022 au Bénin, le pays compte environ 117 283 travailleuses et travailleurs domestiques, dont 98 % exercent dans l’informalité.
Face à ce constat, l’Organisation internationale du travail (OIT), à travers son initiative Travail domestique décent au Bénin (TRADOM), a réuni du 18 au 19 août 2026 à Grand-Popo, structures d’Etat, syndicats, employeurs et travailleurs. Leur objectif : élaborer une Stratégie nationale de transition vers la formalité des travailleurs domestiques pour la période 2026-2032.
Un travail indispensable, mais peu reconnu
« Le travail domestique occupe au Bénin une place à la fois essentielle et invisible », rappelle Anselme Amoussou, secrétaire général de la Confédération des Syndicats Autonomes du Bénin (CSA-Bénin).
Pour les organisations syndicales, les employés de maison restent trop souvent considérés comme des personnes qui rendent service, plutôt que comme des salariés bénéficiant des mêmes droits que les autres travailleurs. Cette vision est précisément celle que la Convention n°189 de l’OIT sur les travailleuses et travailleurs domestiques cherche à faire évoluer. Elle reconnaît notamment le droit à un contrat de travail, à une rémunération décente, au repos hebdomadaire et à la protection sociale.
L’enjeu de la reconnaissance des droits des travailleurs domestiques est également fortement lié aux questions d’égalité entre les femmes et les hommes, puisque le secteur est majoritairement féminin: « Parler de formalisation, c’est aussi parler d’égalité, d’identité et de justice sociale pour les femmes travailleuses domestiques », souligne Anselme Amoussou.
Ce que la réforme changerait
Derrière le terme de « formalisation » se cachent des changements très concrets.
La stratégie vise notamment à permettre aux travailleurs domestiques d’être déclarés à la CNSS, afin qu’ils puissent bénéficier : du Salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) ; d’une pension de retraite ; d’une assurance-maladie ; et des autres protections prévues par le Code du travail.
Pour Arouna Ramanou, Directeur des Normes et de la Statistique du Travail à la Direction Générale du Travail, ces travailleurs doivent être traités sur un même pied que les autres salariés. Il rappelle que le Ministère du Budget et de la Fonction publique, participe, aux côtés de l’OIT et des partenaires sociaux, à l’initiative TRADOM avec un objectif clairement affiché : faire entrer progressivement le secteur dans l’économie formelle.
Une réforme qui touche aussi les employeurs
Les ménages employeurs voient également un intérêt dans cette évolution.
Selon l’un de leurs représentants présent à l’atelier, disposer d’un personnel mieux formé et reconnu permettrait de renforcer la confiance et la sécurité au sein des foyers. L’un des paris de la future stratégie consiste justement à faire de la formalisation un bénéfice partagé plutôt qu’une contrainte administrative supplémentaire.
Un arrêté vieux de près de trente ans au cœur des revendications
Parmi les mesures jugées prioritaires, une revendication revient avec insistance : la signature de la version révisée de l’arrêté n°026/MFPTRA/DC/SGM/DT/SRT du 14 avril 1998, qui fixe les conditions générales d’emploi des employés de maison.
Aujourd’hui, ce texte autorise un employeur qui loge et nourrit un travailleur domestique à déduire jusqu’à 75 % de son salaire au titre des avantages en nature. Concrètement, un travailleur domestique rémunéré au SMIG peut ainsi ne percevoir qu’environ 13 000 FCFA en espèces.
La révision élaborée en 2025 avec l’appui de l’initiative TRADOM propose de ramener cette déduction à 30 % maximum.
Si elle était adoptée, un employé logé et nourri devrait recevoir au minimum 36 400 FCFA en espèces.
Pour Pierrette Videgla, Présidente du Réseau national des travailleuses et travailleurs domestiques (RNTTD), cette signature constituerait la mesure la plus urgente que pourrait prendre le Gouvernement pour accompagner la formalisation des travailleurs domestiques.
Les priorités déjà sur la table
Les discussions de Grand-Popo ont déjà permis de faire émerger plusieurs priorités appelées à structurer la future stratégie nationale.

Parmi elles figurent la simplification de la déclaration des travailleurs domestiques auprès des organismes compétents, la professionnalisation du secteur à travers la formation et la reconnaissance des compétences, ainsi que le changement du regard porté sur ce métier. Les parties prenantes ont également insisté sur la nécessité de renforcer les mécanismes de contrôle et la gouvernance du secteur, afin que les droits reconnus sur le papier puissent devenir effectifs dans les foyers où s’exerce ce travail.
La mise en œuvre, véritable test de la stratégie
L’atelier de Grand-Popo marque le lancement d’un processus, pas son aboutissement.
Les travaux doivent désormais permettre de définir les priorités, les objectifs et les actions concrètes de la stratégie nationale prévue pour 2026-2032.
L’enjeu sera désormais de traduire ces orientations en mesures concrètes et en droits effectivement accessibles aux 117 283 travailleuses et travailleurs domestiques du pays, dont la quasi-totalité exerce encore aujourd’hui sans protection sociale.

















