Du serment du 24 mai 2026 à la cavalcade de Nikki, Romuald Wadagni a mené son entrée en fonction à un rythme que le Bénin n’avait plus connu. Récit d’un début de septennat conduit comme une opération de précision.
Le 24 mai 2026, à vingt heures, le Bénin s’installe devant son journal télévisé en croyant prolonger une journée de cérémonie. Il découvre un gouvernement. À l’écran, le secrétaire général de la présidence, Aristide Djidjoho, lit d’une voix égale, le décret n° 2026-314 portant composition de la première équipe du président Romuald Wadagni, investi le matin même. Aucun round d’observation, aucune semaine de consultations affichées : le chef de l’État, élu le 12 avril avec plus de 94 % des suffrages, a signé le texte dans la soirée, quelques heures après avoir prêté serment. La séquence donne le ton de ce que seront les cent jours suivants – une course réglée, où chaque étape paraît avoir été préparée avant même le départ.
Douze heures plus tôt, dans la salle polyvalente du Palais des Congrès de Cotonou, le nouveau président a prononcé, face au président de la Cour constitutionnelle Dorothé Sossa, le serment prévu par l’article 53 de la Constitution, invoquant Dieu, les Mânes des Ancêtres et le peuple béninois, seul détenteur de la souveraineté. Son premier discours de chef de l’État évite le lyrisme programmatique. Il rend hommage à Patrice Talon, crédité d’avoir rendu au pays « une certaine fierté » et une discipline nouvelle dans la gestion publique ; il promet de rapprocher les performances économiques du vécu quotidien des populations ; il affiche la fermeté face à la menace terroriste et l’attachement à une coopération régionale fondée sur le respect mutuel et l’intérêt partagé. Dans les tribunes, un détail n’échappe pas aux chancelleries : les dirigeants des pays de l’Alliance des États du Sahel ont été conviés. Avant même le premier décret, le premier geste diplomatique du septennat est posé.
Un gouvernement avant minuit
L’équipe dévoilée au soir de l’investiture compte vingt-quatre membres, dont six femmes. Sept ministres du gouvernement sortant sont reconduits, à l’image d’Yvon Détchénou à la Justice ou de Benjamin Hounkpatin à la Santé. Les visages nouveaux occupent des postes de premier plan : Aristide Médenou hérite de l’Économie et des Finances, Corinne Amori Brunet des Affaires étrangères, Aurélie Adam Soulé Zoumarou de la Communication et des Médias, Olushegun Adjadi Bakari du Tourisme et du Commerce extérieur. Wilson Gakpéto est nommé secrétaire général du Gouvernement par décret séparé.
Deux particularités disent déjà quelque chose du style qui s’annonce. D’abord, aucune préséance honorifique : contrairement aux équipes de la décennie écoulée, ce gouvernement ne compte aucun ministre d’État. Ensuite, la génération : les profils quadragénaires dominent, dans le droit fil du vœu de renouvellement formulé publiquement par le président sortant lors de son dernier Conseil des ministres. La continuité est revendiquée, mais elle change de mains.
Le ton du 28 mai
Quatre jours après l’investiture, le premier Conseil des ministres fixe le cadre. Selon le compte rendu du Secrétariat général du gouvernement, le président avertit son équipe : une nomination ne saurait être comprise « ni comme un privilège personnel, ni comme la rétribution d’un engagement politique ». La formule circulera bien au-delà du palais de la Marina. Elle installe l’idée d’un pouvoir vécu comme une obligation de service, et d’un chef d’équipe qui entend juger sur pièces. Autre inflexion de méthode, discrète mais structurante : le Conseil des ministres adopte une cadence mensuelle, en rupture avec le rythme hebdomadaire auquel le pays était accoutumé. Moins de liturgie gouvernementale, plus de dossiers aboutis à chaque séance.
La semaine des voisins
Le 1er juin, huit jours après le serment, le président s’envole pour sa première visite officielle. Direction Lagos, où l’attend le Nigérian Bola Tinubu. Au menu : intégration économique, coopération énergétique, sécurité maritime dans le golfe de Guinée. Le choix du grand voisin de l’Est comme première destination n’a rien d’un hasard protocolaire ; il dit la priorité donnée à l’environnement immédiat du Bénin. Le lendemain restera comme l’une des images fondatrices de la période. Le 2 juin au matin, Romuald Wadagni est accueilli à Niamey par le général Abdourahamane Tiani – première visite d’un président béninois au Niger depuis le changement de régime de 2023. Les deux hommes s’engagent sur la voie d’une réouverture de la frontière commune, dossier qui empoisonnait la relation bilatérale et pénalisait les économies des deux rives. Quelques heures plus tard, c’est le capitaine Ibrahim Traoré qui reçoit le visiteur au pied de l’avion à Ouagadougou ; la reprise de la coopération sécuritaire avec le Burkina Faso est actée, autour de la mutualisation des efforts et du partage du renseignement face à un ennemi commun qui ignore les frontières.
La tournée se poursuit à Lomé, chez Faure Gnassingbé, puis à Abidjan et à Accra. Dans la foulée, une seconde boucle conduit le chef de l’État vers Bamako, Bissau et Dakar, tandis qu’une invitation à se rendre à Cotonou est adressée au Malien Assimi Goïta. Le bilan arithmétique impressionne les observateurs : huit pays visités en moins de trois semaines, et un dialogue renoué, en huit jours, avec les quatre régimes militaires de la sous-région. Le contraste avec la fin du mandat précédent, marquée par la confrontation ouverte avec les juntes sahéliennes, est assumé sans être commenté.
Le budget qui traduit
Entre deux étapes de cette tournée, le 3 juin, le Conseil des ministres livre la traduction intérieure du projet présidentiel. Un collectif budgétaire est transmis à l’Assemblée nationale : le budget de l’État passe de 3 784 à 4 086,6 milliards de francs CFA, soit une hausse de 8 %, sans toucher aux grands équilibres – la prévision de croissance reste fixée à 7,5 %, et les dépenses de personnel reculent même de 9,8 %, sans remise en cause des recrutements prévus. L’essentiel est dans le fléchage. Les hôpitaux et centres de santé publics reçoivent instruction de prendre en charge immédiatement, et sans condition préalable, toutes les urgences vitales, avec une dotation d’un milliard de francs CFA pour constituer les stocks d’intrants nécessaires. La presse résumera la mesure d’une formule restée : « on soigne d’abord, on discute après ». Dans le même mouvement, la gratuité de la scolarité est étendue à toutes les filles de l’enseignement secondaire général et technique public dès la rentrée 2026-2027 ; dix milliards de francs CFA sont alloués à l’eau potable et à l’électricité dans les centres de santé ; le programme de supplémentation nutritionnelle des mille premiers jours est accéléré, l’assurance maladie obligatoire renforcée, la prise en charge des personnes en situation de mendicité et des enfants de la rue organisée, et un comité est chargé de relancer les œuvres sociales universitaires – transport, hébergement, restauration – dès la rentrée académique. Le même Conseil nomme douze nouveaux préfets et adopte le document de programmation budgétaire pluriannuelle 2027-2029. La mécanique porte la signature de l’ancien argentier : chaque promesse de campagne reçoit une ligne, un montant, une échéance.
Bruxelles sans détour
Un mois après l’investiture, la diplomatie présidentielle change de continent. Le 23 juin, Romuald Wadagni participe à Bruxelles à un sommet consacré aux investissements durables et à la coopération entre l’Afrique et l’Union européenne. Le lendemain, il est reçu au Conseil européen par António Costa, puis à la Commission par Ursula von der Leyen, qui salue en le Bénin « un partenaire clé de l’Union européenne en Afrique de l’Ouest ». Les discussions balaient l’industrialisation, l’emploi des jeunes, le financement de projets durables et – point notable – le développement du nord du pays, où se joue une part de la réponse au défi sécuritaire. Pour un chef d’État en fonction depuis un mois, l’agenda dit une chose simple : la crédibilité financière patiemment bâtie au ministère des Finances est devenue un instrument de politique étrangère.
Juillet, l’intendance et le large
Le mois de juillet ancre la méthode. Le 1er, le Conseil des ministres s’attaque à une doléance très concrète : les redevances jugées trop lourdes par les commerçants des marchés modernes. La baisse décidée, comprise entre 15 et 30 % selon les espaces, s’applique dès le mois courant à l’ensemble des marchés urbains et régionaux, pôles Tokpa Yôyô et Tokpa Daho compris ; pour ne pas sacrifier l’entretien des infrastructures, l’État augmente à due concurrence ses subventions de gestion. Le même Conseil harmonise les coûts des actes judiciaires en instituant leur règlement électronique, équipe les hôpitaux, adopte une politique nationale de lutte contre la traite des personnes à l’horizon 2036 et lance le télé-enseignement dans les quatre universités publiques dès la rentrée académique. Le lendemain, geste désormais familier : le président explique lui-même la décision sur les marchés dans une publication personnelle sur sa page Facebook, avant les canaux officiels. La communication du pouvoir s’écrit à la première personne. Sur le front extérieur, le tempo ne faiblit pas. Le 6 juillet, visite officielle à Nouakchott auprès du Mauritanien Mohamed Ould Ghazouani, centrée sur la sécurité régionale. Le 13, aller-retour dans la journée à Addis-Abeba, où le chef de l’État est l’invité d’honneur d’une retraite stratégique d’Afreximbank consacrée au financement du développement et à l’industrialisation du continent. À la mi-juillet enfin, la poignée de main de Ouagadougou produit ses effets sur le terrain : les armées béninoise et burkinabè annoncent patrouilles mixtes et opérations conjointes dans la zone frontalière de Koualou. En six semaines, une diplomatie est devenue un dispositif.
Le pays des trois présidents
Pendant que l’exécutif avance, l’architecture institutionnelle née de la révision constitutionnelle de novembre 2025 – contestée à l’époque par l’opposition – prend corps. Le 22 juillet, coup de théâtre feutré : Thomas Boni Yayi, qui avait d’abord refusé de siéger dans la nouvelle chambre haute, annonce qu’il exercera finalement son droit de sénateur, y voyant un espace possible de dialogue. Le 30, le Sénat est installé à Porto-Novo ; vingt-quatre membres sur vingt-cinq répondent à l’appel, et les caméras s’attardent sur une image longtemps improbable : Patrice Talon et Boni Yayi assis côte à côte, devisant. Le 6 août, l’ancien chef de l’État est élu à la présidence de l’institution par vingt-quatre voix sur vingt-cinq, devenant la troisième personnalité de l’État. Le Bénin invente, sous les yeux de son nouveau président, une manière inédite d’organiser l’après-pouvoir.
L’Amazone, un 1er août de symboles
Le 66e anniversaire de l’indépendance offre à Romuald Wadagni son premier grand rituel républicain. La veille, son message à la nation est d’abord allé aux forces de défense et de sécurité et aux familles des soldats tombés. Le 1er août au matin, boulevard de la Marina, quelque trois mille hommes défilent devant la tribune officielle dressée face à la statue de l’Amazone. Le chef de l’État a déposé une gerbe au Monument aux Dévoués, passé les troupes en revue, puis suivi les séquences aux côtés de la Première dame, des présidents d’institutions – dont les sénateurs installés trois jours plus tôt – et du corps diplomatique. Deux images resteront : celle de Patrice Talon et de Boni Yayi réunis dans la même tribune, et celle d’un détachement des forces armées nigérianes défilant à Cotonou, écho militaire de la diplomatie de voisinage. Une troisième, sonore, a saisi le pays : l’hymne national interprété en langue dendi. À l’issue du défilé, le président s’est offert un long bain de foule le long de la Marina.
Août à hauteur d’homme
Le chef de l’État a choisi de passer ses congés au Bénin, et le mois d’août ressemble à une tournée intérieure. Début août, la diplomatie vient à Cotonou : la ministre canadienne des Affaires étrangères, Anita Anand, séjourne dans la capitale économique du 4 au 6, inaugure officiellement l’ambassade du Canada au Bénin, signe une déclaration commune de partenariat renforcé et visite le Port autonome de Cotonou, présenté comme projet emblématique de la Vision 2060 et soutenu par un prêt de 26 millions de dollars du Fonds climatique Canada-Banque africaine de développement. Puis vient le nord. Le 25 août, Romuald Wadagni arrive à Nikki en tenue traditionnelle blanche pour l’ouverture de la Gaani, la grande fête des peuples baatonu et boo, dont l’État assure pour la première fois l’organisation – une « édition zéro » dotée d’une arène culturelle neuve et d’un parcours rituel requalifié. Après un entretien à huis clos avec le souverain Séro Torou Touko Sari, le président est élevé au rang de prince de la cour impériale sous le titre de « Sounon Torou Touko Sari », le Souverain rassembleur. Le lendemain, plus de mille cavaliers participent à la grande cavalcade. De Nikki, le chef de l’État rejoint Parakou. Il s’y présente, sans annonce, aux urgences du Centre hospitalier départemental du Borgou, où il échange avec patients, accompagnants et soignants – vérification en conditions réelles de la mesure phare du 3 juin. Le 26 au matin, sa marche sportive dans les rues de la ville se transforme en conversation ambulante avec les habitants, ponctuée d’achats au bord de la route. Le pouvoir, ce mois-là, s’exerce à hauteur d’homme.
Ce qui commence le 2 septembre
Au terme des cent jours, le paysage a changé de texture : un voisinage réconcilié, un contrat social chiffré, des institutions nouvelles installées sans heurt, une présence présidentielle qui alterne sommets et carreaux de marché. Reste l’épreuve qui ne se décrète pas – celle de la durée. La rentrée scolaire du 14 septembre dira si la gratuité pour les filles du secondaire tient ses promesses logistiques ; l’exécution du collectif budgétaire dira si les lignes votées deviennent des services rendus ; la rentrée institutionnelle dira comment cohabitent, dans la durée, un président en exercice et deux prédécesseurs en fonction. Les cent premiers jours ont créé du crédit. Les mois qui viennent diront ce qu’il achète.
Abdourhamane Touré



















