Le marché de Porto-Novo a retrouvé son tumulte de fin septembre. Entre les piles de cahiers de 288 pages et les ardoises empilées en colonnes, les familles refont leurs comptes. Cette année, elles y glissent quelque chose qu’elles n’osaient plus mettre dans l’addition : la quasi-certitude que l’année ira jusqu’en juin.
Sept heures vingt. L’allée des fournitures n’est pas encore complètement réveillée, mais ça klaxonne déjà au bout de la rangée. Une commerçante défait un carton de compas à la lame de cutter, sans regarder ce qu’elle fait, occupée à répondre à trois clientes en même temps. Devant elle, une femme en pagne bleu tient un papier plié en quatre. La liste. Celle du Ce2 et celle de la sixième, écrites l’une sous l’autre, avec des ratures. Elle s’appelle Bernadette H., vendeuse de tissu à Adjarra, trois enfants. Elle a mis de côté depuis juillet, un peu chaque semaine, dans une tontine. « Les prix, c’est les prix, ils n’ont pas baissé », lâche-t-elle en soupesant un sac à dos. « Ce qui a changé, c’est dans ma tête. L’année dernière, quand j’achetais, je me disais : et si ça s’arrête en janvier ? Tu paies, tu paies, et puis un matin l’enfant revient à la maison à neuf heures. » Elle repose le sac. Trop cher. En prend un autre, deux étals plus loin. Autour d’elle, la conversation tourne beaucoup autour d’une nouvelle qui s’est répandue en quelques jours, portée par les radios et les groupes WhatsApp : l’État a décidé d’intégrer dans la fonction publique territoriale les Aspirants au métier d’enseignant justifiant de trois contrats successifs. Pour la plupart des parents croisés ce matin-là, la mécanique administrative reste floue. Le résultat, lui, est parfaitement clair. « On m’a expliqué que les maîtres vont être titularisés », résume un père de famille, agent de sécurité, venu avec son fils de huit ans accroché à son bras. « Moi je ne connais pas les catégories, A, B, tout ça. Je sais juste qu’un maître qui est tranquille, il enseigne mieux. C’est du bon sens. »
Ce qui se décide loin et s’achète ici
La décision est née d’une concertation directe entre le chef de l’État, Romuald Wadagni, les ministres en charge du Budget et de la fonction publique, des Enseignements secondaire et supérieur, et les partenaires sociaux, centrales syndicales et faîtières des Ame réunies autour de la même table. Le calendrier n’est pas anodin : elle tombe à quelques jours de la reprise. À Ouando, cette temporalité-là se lit dans les paniers. Les vendeurs disent écouler plus vite les articles de milieu de gamme. Les cahiers à couverture renforcée partent, alors que l’an dernier, à la même période, beaucoup de familles se rabattaient sur le premier prix, quitte à racheter en cours de route. « Les gens achètent pour l’année entière », observe un grossiste installé là depuis onze ans. « Quand ils ne sont pas sûrs, ils achètent pour un trimestre. Là, ils prennent les douze cahiers d’un coup. Ça dit quelque chose. » Le soulagement, oui. La facture, aussi. Il ne faudrait pas croire que tout le monde repart léger. Le coût d’une rentrée, à trois enfants, reste un mur. Une mère de famille rencontrée près des étals de chaussures fait ses additions à voix haute et s’arrête à 68 000 francs, sans compter les contributions scolaires. Elle hausse les épaules. « On est contents pour les enseignants, franchement. Mais la stabilité, ça ne remplit pas le sac. » D’autres préfèrent attendre de voir. Un fonctionnaire retraité, venu accompagner sa petite-fille, formule les choses avec la prudence de quelqu’un qui a connu plusieurs rentrées annoncées comme sereines : « Une décision, c’est une chose. Son application, c’en est une autre. Rendez-vous au deuxième trimestre. ». « Cette année, elle va finir son programme ». Vers dix heures, l’allée est devenue impraticable. Une adolescente en jean, cahier de textes de l’an dernier serré contre elle, patiente pendant que sa mère négocie une calculatrice scientifique. Elle entre en seconde. L’an passé, en troisième, elle a perdu des semaines de mathématiques. « On avait pris du retard, et après il fallait courir pour rattraper », dit-elle, à mi-voix. « Moi je veux juste faire les chapitres dans l’ordre. Normalement. » Sa mère se retourne, la calculatrice à la main, l’air de quelqu’un qui a arraché deux mille francs. « Cette année, elle va finir son programme. » Elle le dit comme une prédiction. Ou comme une commande passée à quelqu’un.
Abdourhamen Touré

















