Inhumations à domicile, puits traditionnels, forages privés non contrôlés et difficultés d’accès à l’eau potable. A Natitingou, la cohabitation entre tombes et points d’eau dans certains quartiers soulève des interrogations sanitaires et environnementales. Une situation qui appelle une meilleure réglementation, mais surtout un contrôle effectif.
A Natitingou, capitale départementale de l’Atacora, certaines habitations abritent désormais une configuration pour le moins préoccupante : des tombes installées dans les concessions côtoient des puits ou des forages destinés à l’approvisionnement des ménages en eau. Le phénomène des inhumations à domicile, qui semble gagner du terrain dans certains quartiers de la ville, ne relève plus seulement d’une question de pratiques funéraires ou culturelles. Il pose également la question de la protection des ressources en eau et de la santé publique. À cette problématique, s’ajoute une autre réalité : les difficultés d’accès régulier à l’eau potable dans certains quartiers de Natitingou. Des habitants rencontrés affirment rester plusieurs semaines, voire plusieurs mois, sans alimentation régulière en eau de la Société nationale des eaux du Bénin (Soneb). Face à cette situation, certains ménages qui en ont les moyens se tournent vers les forages privés. Mais lorsque ces ouvrages sont réalisés à l’intérieur même des concessions, sans étude préalable ni contrôle apparent, et parfois à proximité de tombes, latrines, puisards, fosses septiques et autres sources de pollution, une question s’impose : qui contrôle la qualité de l’eau consommée par ces ménages ?
Dans plusieurs zones de Natitingou, des habitants signalent la présence de tombes à l’intérieur de concessions privées. Pour certaines familles, l’inhumation à domicile répond à des considérations familiales, culturelles ou pratiques. Pour d’autres, elle serait liée à des contraintes financières ou à la difficulté de disposer d’un espace funéraire approprié. Mais cette pratique devient préoccupante lorsqu’elle se déroule dans des espaces où existent déjà des points d’approvisionnement en eau. Dans certaines concessions, les tombes et les ouvrages hydrauliques se retrouvent dans un même environnement immédiat. Cette proximité soulève des interrogations légitimes sur les risques de contamination des eaux souterraines, particulièrement lorsque les conditions géologiques, la profondeur des ouvrages, la nature du sol et la distance entre les tombes et les points d’eau ne sont pas maitrisés. Il ne suffit donc plus de constater la présence d’une tombe ou d’un forage. Il faut désormais s’interroger sur les conditions dans lesquelles ces installations ont été réalisées et sur leur impact potentiel sur la qualité des eaux souterraines.
Dans les quartiers où l’eau potable n’arrive pas régulièrement, les populations développent leurs propres stratégies d’approvisionnement. « Nous sommes pourtant en pleine ville de Natitingou, mais il nous arrive de rester longtemps sans eau de la Soneb », confient plusieurs habitants rencontrés dans le cadre de cette enquête. Selon leurs témoignages, cette situation ne serait pas limitée à une courte période de panne. Certains évoquent des interruptions qui peuvent durer plusieurs semaines et, dans certains cas, plusieurs mois. Une situation difficile à comprendre pour des ménages qui vivent en pleine agglomération et qui continuent pourtant à dépendre de sources alternatives pour leurs besoins quotidiens. Lorsque l’eau du réseau public devient irrégulière, les ménages les plus aisés disposent d’une solution que les autres n’ont pas : faire réaliser un forage dans leur concession. Le problème est que tous les forages privés ne semblent pas être réalisés dans les mêmes conditions.
Dans certaines concessions, des propriétaires auraient entrepris la construction de forages pour répondre à leurs besoins domestiques. Mais plusieurs interrogations demeurent : ces ouvrages sont-ils systématiquement déclarés ? Les sites sont-ils étudiés avant le forage ? La profondeur et la qualité de l’eau sont-elles contrôlées ? Des analyses microbiologiques et physico-chimiques sont-elles réalisées avant la consommation ?. Ce sont là autant de questions qui méritent d’être posées.
Un enjeu majeur
Une eau qui paraît claire et limpide n’est pas nécessairement une eau potable. La qualité d’une eau souterraine dépend notamment des caractéristiques du sous-sol, des activités présentes à proximité et des possibilités de contamination de la nappe. La présence simultanée de tombes, de latrines, de fosses septiques, de dépotoirs ou d’autres sources potentielles de pollution autour d’un point d’eau mérite donc une attention particulière. Dans ce contexte, la multiplication des forages privés non contrôlés pourrait créer une situation sanitaire difficile à maîtriser, surtout si les eaux prélevées sont directement utilisées pour la boisson et la préparation des aliments.
Le problème posé n’est pas de savoir si l’inhumation à domicile constitue systématiquement une source de contamination. La véritable question est plutôt de savoir si les conditions d’inhumation et la localisation des tombes permettent-elles d’écarter tout risque pour les populations et notamment pour les ressources en eau ? Cette distinction est essentielle. Le risque sanitaire dépend de nombreux paramètres qui doivent être évalués au cas par cas : nature du sol, profondeur de la nappe, profondeur du forage et la qualité de son équipement, la distance entre la tombe et le point d’eau, les caractéristiques de l’ouvrage funéraire, le drainage des eaux de pluie, l’entretien du forage et la qualité microbiologique de l’eau. Or, lorsque ces paramètres ne font l’objet d’aucune vérification, le doute demeure. Et en matière de santé publique, le doute devrait conduire à la précaution et au contrôle.
La question dépasse également le cadre sanitaire. Les eaux souterraines constituent une ressource essentielle pour les populations de Natitingou. Leur protection devrait donc constituer une préoccupation majeure pour les autorités et les communautés. La multiplication anarchique des ouvrages de captage pourrait, à terme, compliquer la connaissance et le suivi des ressources souterraines. À cela, s’ajoutent les risques liés à l’implantation des ouvrages dans des environnements où coexistent plusieurs sources potentielles de pollution. Pour l’érection des forages, des fosses septiques, des latrines, et des tombes, il y a des distances minimales à respecter. L’on se pose dès lors mille et une questions : Qui vérifie la conformité du site avant la réalisation du forage ? Qui analyse l’eau après le forage ? Qui assure le contrôle lorsque l’ouvrage se trouve dans une concession privée ? Ce sont autant de questions auxquelles une enquête de terrain approfondie devra permettre d’apporter des réponses documentées.
La Soneb face au défi de l’accès à l’eau
Derrière la multiplication des forages privés se trouve également une problématique fondamentale. Il s’agit de l’accès effectif à l’eau potable. Si les populations disposaient d’un approvisionnement régulier et suffisant en eau potable, le recours aux ouvrages individuels serait probablement moins important. Les témoignages recueillis mettent ainsi en lumière un paradoxe : des habitants vivant dans la ville de Natitingou affirment ne pas bénéficier régulièrement de l’eau du réseau public, y compris pendant certaines périodes où les besoins en eau sont particulièrement importants. Cette situation mérite d’être documentée avec précision. Il faudrait notamment connaître les quartiers concernés, la fréquence et la durée des interruptions, les raisons techniques des coupures, le nombre de ménages affectés et les mesures prises pour assurer la continuité du service, car lorsqu’une population n’a plus d’eau au robinet, elle cherche nécessairement une alternative. Et lorsque cette alternative n’est pas encadrée, le risque est de déplacer le problème plutôt que de le résoudre.
La question de l’inhumation à domicile et celle de la réalisation des forages privés ne peuvent être dissociées du cadre réglementaire applicable.
Les autorités compétentes devraient notamment permettre de déterminer dans quelles conditions une inhumation peut être réalisée dans une concession privée ? Quelles autorisations sont nécessaires ? Quelles distances doivent être respectées entre une tombe et un point d’eau ? Quelles règles encadrent la réalisation des forages privés ? Quelles autorisations ou déclarations sont exigées ? Qui est chargé du contrôle des ouvrages ? Quelles sanctions sont prévues en cas de non-respect des prescriptions. Ces éléments sont indispensables pour passer du simple constat à une véritable analyse journalistique.
Les autorités interpellées
Face à cette situation, plusieurs acteurs ont un rôle à jouer : la mairie de Natitingou, les services déconcentrés de l’État compétents en matière d’eau, d’environnement et de santé, la Soneb, les services chargés de l’hygiène et les professionnels du secteur de l’hydraulique. Une cartographie des concessions concernées pourrait constituer une première réponse. Elle permettrait d’identifier les zones où coexistent tombes, forages, puits, latrines et fosses septiques, afin de déterminer les situations nécessitant une intervention prioritaire. Des prélèvements et analyses indépendantes de l’eau provenant de certains forages pourraient également permettre de disposer de données objectives sur sa qualité. Il serait également pertinent que les autorités communales renforcent la sensibilisation des populations sur les conditions de réalisation des forages et sur les risques liés à l’installation anarchique d’ouvrages hydrauliques.
L’inhumation à domicile n’est peut-être pas, à elle seule, la cause d’un problème sanitaire. De même, la présence d’un forage privé ne signifie pas automatiquement que l’eau qu’il fournit est contaminée. Mais la combinaison de plusieurs facteurs insuffisamment contrôlés doit interpeller. Des tombes dans des concessions, des forages construits à proximité, des difficultés d’accès à l’eau du réseau public et l’absence apparente de contrôle systématique de certains ouvrages constituent un cocktail qui mérite une investigation sérieuse. La question n’est donc pas de jeter l’opprobre sur les familles qui choisissent ou sont contraintes d’inhumer leurs proches à domicile. Elle est de savoir si les pratiques funéraires, l’accès à l’eau et la protection de l’environnement peuvent cohabiter sans compromettre la santé des populations. A Natitingou, une réponse scientifique et institutionnelle devient nécessaire car l’eau souterraine est invisible. Une contamination peut l’être également. Et lorsque la contamination est découverte, il peut déjà être trop tard.
Géraud Adoukonou (Br Atacora-Donga)
















