Chanvre indien, tramadol, tramaking, « Atinkinkoiun »… derrière ces noms devenus familiers, se cachent des vies qui basculent, des familles désemparées et un avenir qui s’assombrit. Malgré la pléthore de saisies opérées par les forces de sécurité, le phénomène de consommation et de commercialisation des produits psychotropes demeure préoccupant au Bénin. Entre précarité, pression professionnelle, influence du groupe et recherche de performance, de nombreux jeunes s’enfoncent progressivement dans la dépendance. Ce fléau aux multiples causes et conséquences gagne du terrain.
Les récentes opérations menées par les éléments de la Police républicaine témoignent de l’ampleur du phénomène. Saisies importantes de produits psychotropes, démantèlement de réseaux de distribution et interpellations de trafiquants se multiplient. Mais face à cette succession d’opérations, la consommation et la commercialisation de ces produits persistent toujours. Dans les rues des grandes villes comme dans certaines agglomérations, des produits aux appellations diverses circulent facilement. Tramadol, tramaking, cannabis et autres mélanges artisanaux sont consommés par une partie de la jeunesse, parfois dans des conditions particulièrement dangereuses. Derrière ces produits se profile un problème à la fois sanitaire, social et sécuritaire. Le tramadol, antalgique destiné à un usage médical, est notamment détourné de son usage thérapeutique. Certains consommateurs recherchent ses effets stimulants ou pensent qu’il leur permet de supporter la fatigue et de rester actifs plus longtemps. D’autres se tournent vers des cocktails artisanaux dont la composition et les effets sont souvent imprévisibles. C’est le cas de l’« atinkinkouin », appellation communément utilisée pour désigner certains mélanges à base de médicaments et d’autres substances. Ces préparations peuvent provoquer des états d’altération importants, avec des conséquences potentiellement graves pour la santé.
Une consommation alimentée par la précarité et la pression du quotidien
Les raisons qui poussent certains jeunes à consommer des produits psychotropes sont multiples. Précarité économique, chômage, conditions de travail difficiles, recherche de performance, influence des amis ou simple curiosité constituent autant de facteurs susceptibles de favoriser l’entrée dans la consommation. « Je consomme les produits psychotropes pour oublier mes soucis. Je n’ai pas le choix vu ma situation précaire, pas d’emploi stable ni de soutien », confie Christian, 23 ans. Dans certains secteurs d’activité, la consommation est également présentée comme un moyen de repousser les limites physiques. Les conducteurs de taxi-moto, communément appelés zémidjans, les manutentionnaires ou encore certains agents de sécurité peuvent être confrontés à des journées particulièrement longues et éprouvantes. Alexis, conducteur de taxi-moto, raconte son quotidien. « Si tu veux vraiment conduire et te faire assez d’argent, aujourd’hui tu ne peux pas te passer de ces produits. Avant de démarrer ma journée, je marque un arrêt dans un kiosque pour consommer. Je suis conscient des risques que ça représente, mais je dois nourrir ma petite famille », affirme-t-il. Pour lui, la consommation lui permet de conduire durant plusieurs heures sans ressentir immédiatement la fatigue. Une perception qui peut toutefois conduire à une dépendance progressive et à une exposition accrue aux risques sanitaires et sécuritaires. Le phénomène touche également certains travailleurs chargés de tâches physiques pénibles. Gérard explique qu’avec certains de ses collègues, il a recours à des produits stimulants pour supporter les longues séances de déchargement de conteneurs. Selon lui, ces substances permettent d’enchaîner les tâches à un rythme soutenu. Même logique chez Aguèmon, agent de sécurité. « Sans tramadol, je n’arrive pas à suivre le rythme et à rester éveillé. Quand je prends deux comprimés mélangés à du café noir avant de commencer, je ne sens plus la fatigue ni le sommeil. Au début, c’était juste pour le boulot. Maintenant, si je ne prends pas, je suis constamment sur les nerfs », témoigne-t-il. À cette pression professionnelle s’ajoute l’influence du cercle social. Sous couvert d’anonymat, une étudiante explique avoir commencé à consommer régulièrement parce que plusieurs de ses amis le faisaient. Une situation qui illustre le rôle du mimétisme et du suivisme dans l’installation de certaines habitudes de consommation.
Des conséquences qui dépassent largement le cadre sanitaire
Les conséquences de la consommation abusive des produits psychotropes peuvent être lourdes. Sur le plan sanitaire, les risques sont multiples et dépendent notamment des substances consommées, des doses, de la fréquence et des mélanges effectués. « Les consommateurs de ces différents produits s’exposent à des troubles psychiques caractérisés par une dépendance sévère et des dépressions pouvant parfois conduire à des hospitalisations en centres psychiatriques », souligne Mohamed Alabi, professionnel de santé. Il évoque également d’autres complications possibles, notamment les atteintes du foie et des reins, les crises d’épilepsie, les intoxications aiguës et les surdoses. Mais le problème ne s’arrête pas aux conséquences médicales. La consommation de drogues peut également fragiliser les relations familiales, compromettre les études et l’emploi et favoriser des comportements à risque. Pour le sociologue Houssou Nicolas, les répercussions sociales sont considérables. « Ces drogues conduisent nos jeunes à la délinquance, à la rupture des liens sociaux, à l’échec scolaire et les exposent à la criminalité. Il suffit de constater les démantèlements de plusieurs réseaux de consommation de ces produits par la Police », analyse-t-il. Selon lui, derrière le phénomène se trouvent « des corps marqués par la drogue, des familles entières qui se retrouvent disloquées, une jeunesse sacrifiée et l’avenir de tout un pays compromis ». Une autre réalité alimente le problème, il s’agit de l’existence d’un véritable commerce autour de ces substances. Organisés en réseaux, les trafiquants s’appuient sur des distributeurs pour écouler les produits auprès des consommateurs. Un système qui prospère sur la vulnérabilité d’une partie de la population et particulièrement de certains jeunes.
La réponse des autorités s’intensifie
Face à cette situation, les autorités renforcent progressivement la lutte contre le trafic et la consommation abusive de produits psychotropes. Le ministre de la Santé, Benjamin Hounkpatin, a notamment réaffirmé l’engagement du gouvernement à lutter contre les médicaments détournés de leur usage et les produits dopants nuisibles à la santé, communément associés à l’appellation « atinkinkouin ». Selon le ministre, le gouvernement a « déclenché une lutte implacable » à travers un « comité multisectoriel composé de la Police républicaine, de la Douane, du secteur pharmaceutique et autres », afin de combattre le trafic de ces produits. Sur le terrain, les forces de sécurité multiplient les opérations. Lors du point de presse organisé par la Police républicaine le vendredi 21 août 2026, son porte-parole, Éric Yérima, a présenté le bilan de la quatrième édition de l’opération spéciale de sécurisation du territoire national. Au cours de cette opération, les forces de sécurité ont notamment saisi 1,37 tonne de cannabis et 4,32 tonnes de produits pharmaceutiques contrefaits, ainsi qu’une somme de 3 724 000 francs Cfa liée à divers trafics. Le porte-parole de la Police républicaine a également mis en lumière la progression de la consommation des drogues de synthèse communément appelées « atinkinkouin », dont les effets peuvent altérer les facultés et compromettre durablement la vie des consommateurs. Ces résultats montrent l’importance des actions de répression. Mais ils révèlent aussi l’ampleur du travail qui reste à accomplir.
Prévenir, soigner et réprimer
Pour les acteurs interrogés, la répression seule ne suffira pas à éradiquer le phénomène. Elle doit être accompagnée d’une véritable politique de prévention et de prise en charge des personnes dépendantes. « Une politique de santé publique doit être mise en place. Dans nos quartiers et nos écoles, la prévention doit être d’actualité. Des centres d’accueil adaptés doivent être créés pour accueillir les jeunes qui se retrouvent sous la dépendance de ces drogues », préconise Houssou Nicolas. Le sociologue appelle également au renforcement des contrôles aux frontières, notamment au niveau de Hillacondji et de Sèmè-Kraké, ainsi qu’à une application rigoureuse de la loi n° 97-025 du 18 juillet 1997 portant contrôle des drogues. Il insiste par ailleurs sur la nécessité d’intensifier les campagnes de sensibilisation dans les établissements scolaires et les universités. Pour lui, les jeunes doivent être informés suffisamment tôt sur les risques liés à l’addiction. La mise en place de comités de surveillance et de veille en collaboration avec les forces de sécurité pourrait également contribuer à prévenir le phénomène. De son côté, Mohamed Alabi préconise la création de structures médicales spécialisées dans la prise en charge des addictions, le renforcement de la formation des professionnels de santé et la mise en place d’une ligne verte dédiée aux situations d’urgence. Au-delà des chiffres de saisies et des réseaux démantelés, le véritable enjeu reste donc humain. Derrière chaque consommateur se trouve une histoire, une famille et souvent un parcours marqué par la précarité, la pression sociale ou professionnelle. La lutte contre les produits psychotropes ne peut ainsi se limiter à la traque des trafiquants. Elle doit également passer par l’éducation, la prévention, l’accompagnement des personnes dépendantes et la création de perspectives pour une jeunesse confrontée à de multiples difficultés. Car chaque jeune sauvé de la dépendance est aussi une vie préservée, une famille épargnée et une chance supplémentaire pour l’avenir du Bénin.
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