Face à l’ampleur prise par les dépenses liées aux funérailles dans certaines régions du Bénin, l’église catholique appelle à une réflexion nationale sur la nécessité d’encadrer ces pratiques. Dans une lettre adressée au président de l’Assemblée nationale, Joseph Fifamè Djogbénou, et lue à l’ouverture de la deuxième session extraordinaire de l’année 2026, lundi 7 septembre 2026, Mgr Clet Feliho, évêque de Kandi, lance un véritable cri de cœur pour que le pays engage un débat sur la manière d’honorer les morts sans sacrifier les vivants. Une interpellation qui réactive une question déjà portée, sans succès, à l’hémicycle par l’ancien député Nazaire Sado.
Le sujet revient sur la table. Et cette fois, c’est l’Église catholique qui interpelle directement la représentation nationale. Dans une correspondance adressée au président de la dixième législature, Joseph Fifamè Djogbénou, l’évêque de Kandi, Mgr Clet Feliho, appelle les pouvoirs publics à se pencher sérieusement sur les pratiques entourant l’organisation des funérailles au Bénin. L’ampleur prise par certaines cérémonies funéraires alimente depuis plusieurs années les débats dans l’opinion. Dans plusieurs régions du pays, les obsèques ne se limitent plus à l’accompagnement du défunt vers sa dernière demeure. Elles donnent parfois lieu à de véritables démonstrations sociales, avec des dépenses qui dépassent largement les capacités financières des familles. Dans sa lettre, le prélat met précisément le doigt sur cette réalité. « Au nom de la tradition, des veuves, des orphelins, des filles et fils sont soumis à des exigences financières, matérielles et coutumières parfois insupportables. » Une situation qui, selon lui, transforme progressivement le deuil en une lourde épreuve économique et sociale. Car derrière le faste de certaines cérémonies, se cachent des réalités beaucoup moins reluisantes que sont endettement, appauvrissement, conflits familiaux et, parfois, procédures judiciaires. Pour honorer la mémoire d’un proche, certaines familles sont contraintes de contracter des dettes ou de brader des biens meubles et immeubles. Des patrimoines patiemment constitués peuvent ainsi être sacrifiés en quelques jours pour répondre aux exigences d’une cérémonie funéraire. Cette pression est d’autant plus paradoxale que, dans certains cas, la personne décédée n’avait besoin, de son vivant, que du strict minimum pour subvenir à ses besoins. Une fois disparue, les dépenses engagées pour ses funérailles peuvent pourtant atteindre des montants considérables. Une contradiction que le débat public gagnerait à interroger. Dès lors, certaines questions émergent. Pourquoi tant de diligence pour organiser des obsèques coûteuses alors que l’on ne déploie pas toujours la même énergie pour sauver le proche lorsque celui-ci est encore confronté aux griffes de la maladie ou de la mort ? Au-delà de la question financière, les pratiques funéraires peuvent également exercer une forte pression psychologique et sociale sur les familles. La peur du regard des autres, la volonté de respecter le rang social du défunt, les obligations coutumières et la crainte d’être accusé de négligence peuvent pousser des personnes déjà fragilisées par le deuil à consentir à des dépenses qu’elles ne peuvent objectivement supporter. À terme, cette pression peut avoir des conséquences sur le bien-être et la santé des personnes concernées, notamment lorsque les difficultés financières, les conflits familiaux et le stress s’ajoutent à la douleur de la perte.
« Reformer les funérailles, ce n’est pas combattre la tradition »
Pour l’évêque de Kandi, il ne s’agit nullement de s’attaquer aux traditions ou de remettre en cause le devoir d’honorer les morts. L’enjeu est plutôt de protéger les familles contre les excès qui entourent de plus en plus certaines cérémonies. Ainsi, Mgr Clet Feliho appelle les différentes composantes de la société à prendre leurs responsabilités. « Notre appel s’adresse aux autorités publiques, aux chefs traditionnels, aux responsables religieux, aux élus locaux et à toutes personnes attachées à l’avenir de notre société. » Surtout, le prélat souhaite l’ouverture d’une réflexion de fond. « Il devient urgent d’ouvrir un vaste débat national afin de réglementer les pratiques funéraires, d’en limiter les abus et de protéger les familles contre toute forme d’exploitation et de pression abusive. » Une démarche que l’on pourrait difficilement réduire à une remise en cause des valeurs culturelles. Mgr Feliho le précise lui-même : « Reformer les funérailles, ce n’est pas combattre la tradition. C’est sauver la famille, préserver la jeunesse et préparer un avenir pour que nos coutumes demeurent des sources de vie plutôt que des causes de pauvreté et de divisions. ». En réalité, le constat dressé par le prélat mérite d’être pris au sérieux. L’organisation des funérailles est devenue, dans certaines communautés, une source de dépenses disproportionnées qui fragilisent durablement les familles. Elle peut également exacerber les tensions entre héritiers et proches, donnant parfois lieu à des querelles qui se prolongent devant les tribunaux. C’est pourquoi la relance de ce débat par l’église catholique apparaît comme une occasion de revisiter une problématique déjà ancienne dans le débat public béninois.
Nazaire Sado avait déjà tenté de légiférer
Mgr Clet Feliho ne remet pas simplement une nouvelle question sur la table. En 2017 puis en 2020, l’ancien député Nazaire Sado avait déjà tenté de faire adopter une proposition de loi visant à réglementer de manière conséquente, les cérémonies funéraires au Bénin. La proposition de loi avait suscité des réactions contrastées dans l’opinion. Si de nombreux compatriotes s’étaient montrés favorables à une limitation des dépenses excessives, d’autres avaient exprimé des réserves, notamment au regard de la diversité des traditions et des pratiques culturelles qui entourent les funérailles dans les différentes régions du pays. Le texte de Nazaire Sado entendait notamment encadrer les dépenses. Son article 2 disposait qu’en cas de décès, « le montant total des dépenses en denrées, boissons et services de toute nature (achat de fosse, de cercueil, habillement de la personne décédée, frais de morgue…), effectuées tant par l’organisateur que par les participants, ne peut être supérieur à 500.000 FCfa ». La proposition allait plus loin en prévoyant une restriction concernant les boissons alcoolisées et les rassemblements festifs. « Les décès et inhumations ne peuvent donner lieu à aucun rassemblement autres que ceux prescrits par les rites religieux ou tendant à manifester l’affliction, causée par la disparition du défunt. La consommation de boissons alcoolisées au cours des rassemblements autorisés ou non autorisés est strictement interdite. », indiquait la proposition de loi. Le texte prévoyait également que « Les personnes dont la présence n’est pas indispensable aux proches parents du défunt ne peuvent séjourner plus de vingt-quatre heures consécutives après l’enterrement dans la maison mortuaire ou dans ses dépendances ». La proposition de l’ancien parlementaire entendait par ailleurs limiter la durée de conservation des corps dans les morgues à cinq jours et prévoyait des sanctions en cas de violation des dispositions envisagées. Selon les explications alors données par Nazaire Sado, les contrevenants pouvaient être exposés à des amendes allant de 100.000 à un million de FCfa et à des peines d’emprisonnement de un à six mois. Malgré l’importance du sujet et les réactions suscitées dans l’opinion, les tentatives de 2017 et 2020 n’ont pas abouti. Le débat devant conduire à l’adoption d’une véritable réglementation n’a jamais été sérieusement mené jusqu’à son terme au sein de l’hémicycle.
Un débat à reprendre, mais sans passion
Le cri de cœur de Mgr Clet Feliho offre donc une nouvelle occasion de remettre le sujet au cœur de l’agenda public. Elle intervient dans un contexte où les transformations sociales, l’urbanisation et l’évolution des modes de vie rendent encore plus nécessaire une réflexion collective sur les pratiques funéraires. Bien que de nombreux Béninois soient favorables au principe d’un encadrement des dépenses excessives, la question demeure sensible. Elle touche à la tradition, à la religion, à l’honneur des familles et au rapport que chaque communauté entretient avec ses morts. Autant de dimensions qui commandent de sortir des réactions épidermiques. La relance du débat par Mgr Feliho pourrait ainsi être l’occasion pour l’Assemblée nationale de reprendre le dossier, d’en examiner la pertinence, d’écouter les différentes sensibilités et, surtout, de rechercher un équilibre entre le respect des traditions et la nécessité de protéger les familles. Car l’enjeu, au fond, dépasse la seule organisation des obsèques. Il s’agit de savoir comment préserver la dignité des défunts sans compromettre l’avenir économique de ceux qui restent. Et le cri de cœur du prélat résume cette préoccupation : « Il est temps aujourd’hui d’agir pour préserver la cohésion sociale et l’unité de nos familles. ».
Gabin Goubiyi



















