En dix ans de gouvernance sous la présidence de Patrice Talon, le marché du travail béninois a subi une métamorphose législative et industrielle sans précédent. Si les réformes ont permis de capter des investissements massifs et de générer des volumes d’emplois inédits, la précarité structurelle et le poids écrasant du secteur informel restent les grands défis de ce modèle économique.
Dès 2016, le gouvernement a fait le pari de la rupture en réformant en profondeur le Code du travail. L’objectif affiché était de rassurer les investisseurs en supprimant les rigidités historiques du marché de l’emploi. Le plafonnement des indemnités de licenciement et l’assouplissement des contrats à durée déterminée (Cdd) ont offert une agilité nouvelle aux entreprises. En parallèle, l’encadrement strict du droit de grève dans les secteurs vitaux a garanti une stabilité économique continue. Pour l’exécutif, cette flexibilisation était la condition sine qua non pour attirer les capitaux étrangers et stimuler l’embauche formelle. Le symbole majeur de cette décennie de réformes reste la Zone industrielle de Glo-Djigbé (Gdiz). En interdisant l’exportation brute de matières premières comme le coton ou la noix de cajou, le Bénin a réussi le pari de la transformation locale. Des dizaines d’usines textiles et agroalimentaires y sont sorties de terre, convertissant une main-d’œuvre jeune et souvent peu qualifiée en ouvriers industriels. Sur les dix dernières années, cette stratégie d’industrialisation a permis de revendiquer la création de près de deux millions d’emplois, directs et indirects, transformant le profil économique du pays.
Le piège du sous-emploi
Pourtant, derrière le chiffre flatteur d’un taux de chômage technique inférieur à 3 %, se cache une réalité sociale beaucoup plus complexe. Au Bénin, le chômage au sens strict n’existe pratiquement pas parce que l’absence d’assurance chômage oblige chaque citoyen à travailler pour survivre. Le véritable mal du marché du travail béninois demeure le sous-emploi, qui frappe encore plus de 70 % de la population active. Des milliers de jeunes diplômés naviguent de stages sous-payés en contrats précaires, sans véritable perspective de carrière à long terme. Malgré la modernisation des guichets de l’Agence nationale pour l’emploi (Anpe) et la refonte de l’enseignement technique (Eftp), le secteur formel peine à absorber le flux annuel de nouveaux arrivants sur le marché. Plus de 90 % des travailleurs béninois évoluent toujours dans l’économie informelle commerce de rue, artisanat, agriculture de subsistance. Ces actifs créent de la valeur mais restent exclus de la protection sociale, de la fiscalité et des standards du travail décent. Le basculement vers une économie formelle et inclusive reste le grand chantier inachevé de cette décennie. Alors que le Bénin amorce sa transition politique avec le Plan national de développement 2026-2035, l’enjeu des prochaines années ne sera plus seulement de créer des volumes d’emplois, mais d’en garantir la qualité et la durabilité.
Impact spécifique sur l’emploi des femmes
Sous la présidence de Patrice Talon (2016-2026), le marché du travail au Bénin a connu une profonde restructuration. Au cœur de cette dynamique, la place des femmes a subi une mutation majeure, illustrée par des indicateurs statistiques précis de l’instad et de la Banque mondiale. Cette politique oscille entre une insertion industrielle formelle historique, une protection juridique renforcée et la persistance d’un sous-emploi structurel élevé. Au Bénin, le taux de chômage au sens strict (normes du Bit) affiche un chiffre trompeusement bas, estimé entre 1,3 % et 2,4 % de la population active globale. Cependant, ce chiffre occulte une fracture générationnelle et de genres majeurs. Selon l’Organisation internationale du travail (Oit), en appliquant une définition élargie, le taux de chômage des jeunes s’élève à 14,3 % au niveau national. Les jeunes femmes sont les premières touchées avec un taux de 18,1 %, contre 11,0 % pour les jeunes hommes. L’accès à l’emploi qualifié reste freiné par l’éducation. Le taux d’analphabétisme national culmine à 65,6 %, mais atteint une moyenne critique de 76,07 % chez les femmes, limitant leur insertion d’office vers les secteurs à forte valeur ajoutée.
Face à ce chômage des jeunes diplômées et non diplômées, la Zone Industrielle de Glo-Djigbé (Gdiz) s’est imposée comme le principal correcteur statistique de la décennie. Dans les ateliers de confection de vêtements et les chaînes de tri/assemblage de la Gdiz les femmes représentent aujourd’hui près de la moitié des effectifs (48 %). Un contraste saisissant avec l’année 2018, où l’Instad pointait que les femmes n’occupaient que 20,4 % des emplois des secteurs secondaires et tertiaires formels. L’ouverture des secteurs de l’industrie et de la construction aux femmes par les réformes de 2020 a entraîné une hausse de 2,6 points de pourcentage de l’emploi féminin formel à l’échelle nationale.
En dix ans, le Bénin de Patrice Talon a prouvé qu’une volonté politique forte pouvait briser les rigidités économiques et industrialiser un pays à marche forcée. Mais le véritable succès d’un modèle social ne se mesure pas seulement au volume des emplois créés, il se juge à leur dignité. Alors que s’ouvre une nouvelle page politique, le grand défi du Bénin de demain sera de transformer ces millions de bras informels et précaires en travailleurs protégés, fiers et durablement insérés. La quantité est là ; place désormais à la qualité.
Sergino Lokossou



















