Dans un Bénin où la réussite se mesure à l’aune des villas clinquantes et des voitures de luxe, une génération sacrifie son âme sur l’autel de l’enrichissement rapide. Les réseaux sociaux, vitrines de succès factices, alimentent ce délire collectif où le travail honnête semble une voie désuète.
«La richesse qui coupe le souffle de ta mère n’est pas un héritage, mais une malédiction» caricature Dah Hounkpéssodé qui dénonce la course effrénée des jeunes vers l’argent. En effet, de nos jours, une inquiétante dérive guette une frange de la jeunesse en quête de réussite. Séduits par le mirage de l’enrichissement rapide, nombreux sont les jeunes qui se mordent à l’appât du gain facile en abandonnant les voies traditionnelles du mérite pour emprunter des raccourcis aux conséquences dramatiques. «Des jeunes, sans une formation professionnelle ou sans une fonction, font des réalisations que des fonctionnaires de l’Etat n’arrivent à faire au soir de leur carrière», fustige Dah Hounkpéssodé. Sans une source de revenu officielle, ils construisent des villas, s’achètent des véhicules de luxe, se donnent du plaisir à outrance et mènent une vie d’aisance. « En se comparant à eux, on estime qu’on a une vie misérable. Mais lorsqu’on pousse un peu sa curiosité loin pour mieux comprendre, on constate qu’ils sont dans des affaires louches », constate, Dah Lossou. Pris aux pièges du culte d’apparence, les jeunes, pour la plupart, se ruent donc vers des pratiques occultes toujours plus sophistiquées et parfois plus létales que les anciennes. Si la lutte contre les « faux kinninsi » avait permis de l’escroquerie, les pratiques actuelles s’inscrivent dans une dimension plus sombre et spirituellement plus contraignante promettant des fortunes rapides, mais exigeant, en contrepartie, un prix humain effroyable. Derrière le rêve d’enrichissement se cache souvent un cauchemar de mort, empoisonnement ou de damnation.
Le terrible prix des pactes occultes
« Derrière les promesses de fortunes rapides se cache une réalité macabre. Ces contrats spirituels exigent souvent des contreparties effroyables qui évoluent du simple sacrifice animal à l’exigence de vies humaines (parents, enfants)», note Dah Agbatchia Gnidjazounnon. A en croire ses propos, les marabouts, les chefs féticheurs, les tradi-thérapeutes ou les gourous leur proposent des « contrats spirituels » alléchants comme par exemple «Vends 10 ans de ta vie, obtiens un compte en banque rempli». Les jeunes y adhèrent sans appréhender tous les contours de ce qu’on leur offre. Pourvu qu’ils atteignent leur ultime objectif, celui de la richesse matérielle. «Mieux vaut mourir riche que de mourir pauvre», est bien leur crédo, peu importe le prix à payer. Au titre du prix caché de l’or, Rodrigue Vidéhouénou, jeune entrepreneur, énumère par exemple l’effondrement des valeurs, les morts subites, la réduction de l’espérance de vie, les sacrifices humains (proches ou famille), les maladies inexpliquées, la folie soudaine et la richesse impossible à jouir. On assiste également à la désintégration familiale, c’est-à-dire que des fratries s’entretuent pour livrer un « sacrifice » à leur bienfaiteur occulte. Les destins sont ainsi brisés et les « bénéficiaires » paient cash leur pacte. «On se souvient encore par exemple de ce jeune de Cotonou, retrouvé sans vie après l’achat d’une Mercedes, un talisman ensanglanté dans sa valise» rappelle-t-il. Les témoignages se multiplient sur ces jeunes disparus brutalement, ces avenirs sacrifiés par des clauses occultes non respectées. «Plus l’ambition matérielle est grande, plus la dette spirituelle devient lourde à porter» souligne le jeune entrepreneur.
Un poison pour le développement et l’équilibre social
Pour Dah Agbatchia Gnidjazounnon, il s’agit d’un fléau aux multiples facettes qui ne menace pas seulement des vies individuelles, mais sape aussi les fondements éducatifs, détourne l’énergie entrepreneuriale vers des chimères, alimente l’insécurité tels que les vols, les enlèvements, les crimes rituels et érode les valeurs morales de la société. Plus explicitement, il démoralise la jeunesse travailleuse. L’honnêteté et la persévérance semblent ne plus payer, incitant de nombreux jeunes à abandonner l’école ou les projets d’entreprise légaux pour se tourner vers ces raccourcis illusoires. L’énergie et l’ingéniosité de toute une génération sont ainsi gaspillées dans des chimères occultes, au lieu d’être investies dans la construction nationale. Il accroît l’insécurité et la criminalité. Les exigences des pactes conduisent souvent à des vols, des escroqueries, voire des enlèvements et des meurtres rituels, fragilisant l’ordre public et le sentiment de sécurité des citoyens. Il mine les valeurs morales de la société. « L’acceptation, même tacite, que la richesse puisse s’acquérir par la mort ou la sorcellerie dégrade le socle éthique du Bénin et normalise des comportements criminels au point où l’on assiste progressivement à la désorganisation de la société », alerte le vénérable.
La nécessité d’un nouveau contrat social
Cette perte de confiance interpelle toutes les couches de la société et appelle à une action urgente et déterminée. En termes de solutions et mesures à prendre, Dah Hounkpéssodé estime que l’État joue déjà si bien sa partition en faisant allusion à la traque lancée contre les réseaux criminels transfrontaliers. Cependant, il se rend compte que de nombreux défis restent à relever. Au nombre de ceux-ci, il faut mobiliser les acteurs, intensifier la lutte contre les réseaux criminels. Les services de sécurité et la justice doivent intensifier la traque et la répression des réseaux de charlatans et de criminels rituels, en appliquant des peines dissuasives. On doit dénoncer également les dérives spirituelles en impliquant les leaders religieux qui sont souvent complices, promouvoir des modèles de réussite authentiques via les medias dont la responsabilité est d’arrêter de glorifier les fortunes d’origine douteuse et de déconstruire l’illusion de l’argent facile, en promouvant les parcours d’entrepreneurs légitimes et en sensibilisant aux dangers de l’occultisme criminel, réhabiliter la culture de l’effort, de la patience et des valeurs morales, offrant des modèles de réussite basés sur l’intégrité plutôt que sur l’opulence subite. Renforcer la résilience morale des jeunes. Il faut aussi passer à la pénalisation accrue des crimes rituels, traque des comptes bancaires suspects liés à l’occultisme, des campagnes de sensibilisation choc avec témoignages de survivants, montrer l’envers du décor des chaînes spirituelles et cercueils. La véritable richesse ne se mesure pas aux signes extérieurs, mais à la capacité de construire un avenir durable. Le Bénin a besoin de toute l’énergie de sa jeunesse-non gaspillée en quêtes illusoires, mais investie dans l’édification nationale. Le Bénin doit offrir à sa jeunesse des rêves plus grands que des liasses de billets tachées de sang. Il va alors falloir réinventer la réussite.
Zéphirin Toasségnitché (Br Zou-Collines)

















