Le nouveau président béninois, Romuald Wadagni, veut faire de l’écologie le pilier de son mandat. Mais comment transformer cette ambition en actions concrètes face à la crise climatique ? De la diplomatie verte aux réalités du terrain, Idrissou Boukari, journaliste expert formé au Centre interfacultaire de formation et de recherche en environnement pour le développement durable (Cifred) de l’Université d’Abomey-Calavi, livre son analyse. Pour ce spécialiste, le salut du pays passera par une transition transversale où le développement durable devient le socle indiscutable de toutes les politiques publiques. Entretien
Le Matinal : Comment évaluez-vous la transition entre l’approche de l’ancien président Patrice Talon et la nouvelle orientation axée sur le développement durable prônée par Romuald Wadagni lors de son premier Conseil des ministres ?
Idrissou Boukari: Il est important d’aborder cette question avec beaucoup d’objectivité et de recul. En matière de politiques publiques, il est rarement pertinent de parler de rupture totale. Les grandes réformes s’inscrivent généralement dans une logique de continuité, tout en intégrant de nouvelles priorités. C’est dans cette perspective que j’analyse la transition actuelle.
Durant les deux mandats du président Patrice Talon, le Bénin a connu une transformation importante de ses infrastructures, une amélioration du climat des affaires et un renforcement de plusieurs secteurs stratégiques. Des investissements ont également été consentis dans les domaines de l’assainissement, de la protection du littoral, de la restauration des écosystèmes, de la gestion des aires protégées et de la promotion des énergies renouvelables. Ces acquis constituent une base solide qu’il convient de préserver.
Cependant, les défis environnementaux se sont également intensifiés. Les effets du changement climatique sont de plus en plus perceptibles : l’érosion côtière continue de menacer les populations riveraines, les inondations deviennent plus fréquentes, certaines zones agricoles connaissent une dégradation progressive des sols, tandis que la pression démographique accentue les conflits d’usage des ressources naturelles. Le cas du pont de Houédonou, où l’eau a envahi la chaussée avec pour la conséquence la perturbation de la circulation pendant plusieurs jours, en est une parfait illustration
Dans ce contexte, les premières orientations annoncées par le président Romuald Wadagni traduisent une volonté d’accorder une place plus centrale au développement durable dans les politiques publiques. Cette orientation est particulièrement encourageante, car le développement durable ne se limite pas à la protection de l’environnement. Il constitue un modèle de gouvernance qui vise à concilier croissance économique, justice sociale et préservation des ressources naturelles.
Toutefois, la véritable évaluation ne pourra se faire qu’à travers les actes. Les discours sont importants parce qu’ils donnent une orientation politique, mais ce sont les décisions budgétaires, les réformes institutionnelles, les investissements publics, les mécanismes de contrôle et les résultats obtenus sur le terrain qui permettront d’apprécier la profondeur de cette nouvelle dynamique.
J’ajouterai qu’une gouvernance environnementale moderne suppose une meilleure coordination entre les différents ministères. Les questions environnementales ne concernent pas uniquement le ministère chargé du cadre de vie. Elles doivent être intégrées dans les politiques relatives à l’agriculture, aux transports, à l’industrie, à l’énergie, à l’habitat, à la santé, à l’éducation et même aux finances publiques. C’est cette transversalité qui permettra au Bénin de construire un modèle de développement véritablement durable.
En tant qu’ancien ministre de l’Économie et des Finances, Romuald Wadagni maîtrise parfaitement les mécanismes de financement. Pensez-vous que son profil de technocrate financier favorisera une meilleure mobilisation des fonds verts internationaux pour le Bénin ?
Je pense effectivement que cette expérience représente un avantage stratégique pour le Bénin. Aujourd’hui, la lutte contre le changement climatique nécessite des investissements considérables que les ressources budgétaires nationales ne peuvent pas couvrir à elles seules.
Les financements climatiques internationaux connaissent une croissance importante, mais ils restent fortement compétitifs. Les institutions internationales privilégient les pays capables de présenter des projets techniquement solides, financièrement crédibles, socialement inclusifs et assortis d’indicateurs précis de performance. Elles accordent également une grande importance à la transparence, à la bonne gouvernance et à la capacité des États à assurer un suivi rigoureux des fonds reçus.
L’expérience acquise par le président Romuald Wadagni dans la gestion des finances publiques constitue donc un atout. Elle peut renforcer la crédibilité du Bénin auprès des partenaires techniques et financiers et faciliter l’accès à des mécanismes tels que les fonds climat, les obligations vertes, les financements concessionnels ou les instruments de finance durable. Cependant, il serait réducteur de penser que le profil du chef de l’État suffira à lui seul. La réussite dépendra surtout de la capacité des administrations béninoises à élaborer des projets de qualité, à produire des données fiables, à assurer une coordination efficace entre les ministères et à garantir une exécution transparente des programmes financés. Le développement durable exige également une mobilisation des ressources internes. Les collectivités territoriales, le secteur privé, les banques nationales, les investisseurs et les citoyens ont tous un rôle à jouer. Le financement de la transition écologique doit progressivement devenir une responsabilité partagée. Cette approche permettra de réduire la dépendance aux financements extérieurs tout en renforçant la résilience économique et environnementale du pays.
Quels sont les chantiers prioritaires que le gouvernement Wadagni doit ouvrir de toute urgence pour respecter les engagements climatiques de la Charte nationale sur la gouvernance environnementale ?
Plusieurs priorités apparaissent incontournables à mes yeux. La première concerne la résilience climatique des territoires. Les villes béninoises doivent être adaptées aux risques d’inondation grâce à des systèmes modernes de drainage, une meilleure planification urbaine et une gestion durable des bassins versants. La deuxième priorité est la restauration des écosystèmes dégradés. Les forêts, les mangroves, les zones humides et les terres agricoles constituent les premières barrières naturelles contre les effets du changement climatique.
Troisièmement, le gouvernement devra accélérer la transition énergétique en développant les énergies renouvelables, notamment le solaire, tout en améliorant l’efficacité énergétique des bâtiments publics. Enfin, une réforme profonde de la gestion des déchets est indispensable afin de promouvoir l’économie circulaire, le recyclage et la valorisation énergétique des déchets urbains. Ces différents chantiers devront être accompagnés d’un important effort de sensibilisation afin que les citoyens deviennent eux-mêmes des acteurs de la transition écologique.
Le Bénin subit de plein fouet l’érosion côtière et les inondations récurrentes. Les premières orientations politiques du nouveau président intègrent-elles des mesures d’adaptation structurelles et non plus seulement réactives ?
Les premiers signaux semblent encourageants. Le discours officiel met davantage l’accent sur l’anticipation que sur la gestion des crises.
Pendant longtemps, les interventions étaient principalement orientées vers les secours après les catastrophes. Désormais, la priorité semble être donnée à la prévention des risques. Cela suppose des investissements dans les infrastructures de protection côtière, la restauration des écosystèmes littoraux, l’aménagement du territoire, les systèmes d’alerte précoce ainsi que l’amélioration de la résilience des communautés vulnérables. L’adaptation ne doit plus être considérée comme une dépense exceptionnelle mais comme un investissement de long terme indispensable à la stabilité économique du pays.
Quelles opportunités ou quels risques le renforcement récent des partenariats avec des acteurs clés comme l’Union Européenne fait-il peser sur l’agenda de durabilité de sa présidence ?
Ces partenariats constituent une opportunité majeure. Ils permettent d’accéder à des financements importants, à des transferts de technologies, à des innovations scientifiques ainsi qu’à des programmes de renforcement des capacités institutionnelles.
Toutefois, ces partenariats comportent également certains risques. Le premier est celui d’une dépendance excessive vis-à-vis des financements extérieurs. Le second concerne l’alignement parfois difficile entre les priorités nationales et les exigences des partenaires internationaux. Le gouvernement devra donc préserver son autonomie stratégique en veillant à ce que chaque partenariat serve d’abord les priorités définies par le Bénin lui-même.
Face aux tensions persistantes entre l’urbanisation rapide et la préservation des écosystèmes, quelles réformes le président Wadagni devrait-il introduire pour harmoniser le développement des infrastructures avec la protection de la biodiversité ?
La première réforme devrait être le renforcement des évaluations environnementales stratégiques avant toute décision majeure d’investissement. Ensuite, il faudra imposer systématiquement des mesures de compensation écologique lorsque certains impacts environnementaux demeurent inévitables. L’aménagement du territoire devra également intégrer davantage les corridors écologiques afin de préserver la circulation de la faune et la continuité des écosystèmes.
Enfin, les collectivités territoriales devront être davantage associées aux décisions afin que les populations locales participent pleinement à la gouvernance environnementale. Le développement économique et la protection de la biodiversité ne sont pas incompatibles ; ils deviennent complémentaires lorsqu’ils sont pensés dès la conception des projets.
Comment le gouvernement gère-t-il la sécurité et la préservation des aires protégées et parcs nationaux dans un contexte régional complexe où la sécurité et l’environnement sont intimement liés ?
Les espaces protégés jouent aujourd’hui un double rôle : ils assurent la conservation de la biodiversité tout en constituant des espaces stratégiques dans les zones frontalières. La sécurisation de ces espaces nécessite une approche intégrée associant les forces de sécurité, les services forestiers, les collectivités locales ainsi que les communautés riveraines. Les populations vivant autour des parcs doivent bénéficier davantage des retombées économiques de la conservation, notamment grâce au tourisme durable, à l’écotourisme et aux emplois verts. Une conservation qui exclut les populations est rarement durable. Une conservation qui les associe devient beaucoup plus efficace.
Les spécialistes expriment régulièrement des réserves quant au décalage entre les discours et la traduction concrète des recommandations scientifiques dans les politiques publiques. Quels indicateurs clés devons-nous surveiller pour juger de la sincérité écologique de ce septennat ?
Les discours politiques ne suffisent jamais. Ce sont les indicateurs qui permettront d’évaluer objectivement les progrès. Il faudra notamment suivre : la part du budget national consacrée aux investissements environnementaux ; le taux d’exécution des projets climatiques ; l’évolution du couvert forestier ; la réduction des émissions de gaz à effet de serre ; la qualité de l’air et des ressources en eau ; le taux de recyclage des déchets ; l’accès des populations aux énergies renouvelables ; ainsi que le niveau de participation des citoyens aux décisions environnementales. Ces indicateurs permettront de distinguer les engagements réels des simples déclarations d’intention.
Quels sont, selon vous, les principaux freins institutionnels au Bénin qui pourraient ralentir l’application des lois relatives à l’évaluation environnementale et à la gestion des déchets ?
Les obstacles sont principalement institutionnels. Le premier est l’insuffisance de coordination entre les différentes administrations concernées. Le deuxième concerne le manque de ressources humaines spécialisées, notamment au niveau des collectivités territoriales. Le troisième est lié aux insuffisances dans les mécanismes de contrôle et de sanction.
Enfin, le financement des politiques environnementales demeure encore insuffisant face aux besoins. Je proposerais, à cet effet, que le gouvernement mette en place un fonds vert qui va permettre de financer les initiatives des acteurs d’Ong et associations militant en faveur de la protection de l’environnement. Je rappelle que je suis par ailleurs le Secrétaire Général du Conseil d’Administration de l’Association des Spécialistes en Environnement du Cifred (Ase-Cifred). Une association qui travaille pour l’amélioration du cadre de vie des étudiants notamment. Alors pour lever ces obstacles, il sera indispensable de renforcer les capacités institutionnelles, d’améliorer la gouvernance environnementale et de promouvoir une plus grande responsabilisation de tous les acteurs, aussi bien publics que privés. En définitive, la réussite du septennat du président Romuald Wadagni sera moins jugée sur la qualité de ses discours que sur sa capacité à inscrire durablement le développement durable au cœur des décisions publiques, avec des résultats concrets, mesurables et perceptibles par les populations.
Je vous merci
Propos recueillis par Sergino Lokossou

















