Neuf heures tapantes. Dans la salle de conférence d’un grand hôtel de Cotonou, les rangées de chaises restent désespérément vides. Sur l’estrade, les micros en veille attendent des vœux pieux. Une heure plus tard, les premiers participants s’installent enfin, sans l’ombre d’un complexe. Bienvenue dans l’univers feutré des colloques, ateliers et séminaires au Bénin, où le ‘’quart d’heure béninois’’ s’est transformé en une véritable tyrannie horaire. À l’heure où le pays accélère sa modernisation administrative, ce manque chronique de ponctualité n’est plus seulement une mauvaise habitude. C’est un frein majeur à l’efficacité nationale.
Au Bénin, le retard dans les rencontres institutionnelles ou scientifiques est presque devenu une norme sociale acceptée. Les facteurs de ce glissement temporel sont multiples. En premier lieu figurent les contraintes objectives de mobilité urbaine. L’axe Cotonou-Calavi ou les artères de la capitale économique saturées aux heures de pointe fournissent une excuse toute trouvée. À cela s’ajoutent parfois des défaillances logistiques de dernière minute, une sonorisation capricieuse ou des badges non finalisés qui repoussent l’ouverture des travaux. Trop souvent, les organisateurs choisissent de retarder le coup d’envoi officiel en attendant l’arrivée d’une autorité, d’un directeur ou d’un invité de marque. Venir ostensiblement en retard est parfois perçu, inconsciemment, comme une marque de pouvoir ou d’importance. Face à cela, un cercle vicieux s’est installé, sachant par expérience qu’un atelier prévu à 9h00 ne démarrera jamais avant 10h15, les participants régulent eux-mêmes leur heure d’arrivée. La boucle est bouclée.
Des pertes énormes
Les conséquences de ces démarrages tardifs sont lourdes, tant sur le plan intellectuel qu’économique. Lorsqu’un colloque scientifique ou un atelier ministériel perd une à deux heures dès l’entame de la journée, le temps perdu ne se rattrape jamais vraiment. Pour tenir les délais de fermeture, les organisateurs n’ont d’autre choix que de compresser l’agenda. Les présentations des experts sont écourtées, et surtout, les sessions de questions-réponses qui constituent le cœur battant, la valeur ajoutée de ces rencontres sont sacrifiées ou réduites à leur plus simple expression. Le livrable final s’en trouve inévitablement bâclé.
Sur le plan financier, le coût caché est astronomique pour les finances publiques et les partenaires au développement. Louer des salles de haut standing, mobiliser des cadres de l’administration dont le temps est précieux, et financer des pauses-café pour meubler l’attente représente un gaspillage de ressources publiques que le Bénin, en pleine dynamique d’optimisation de ses dépenses, ne peut plus se permettre. Pourtant, la fatalité n’a pas sa place. Le gouvernement béninois a prouvé, par le passé, sa capacité à imposer la discipline. L’instauration de la journée continue dans l’administration publique (par le décret n°2020-577) a radicalement transformé la présence des agents dans les bureaux et fait reculer l’absentéisme. C’est la preuve qu’une impulsion politique ferme peut briser les mauvaises habitudes. Pour que nos salons de conférence s’alignent enfin sur l’exigence de performance globale du pays, quelques règles simples mais strictes doivent être érigées en dogme. Il s’agit de démarrer avec le quorum présent. Si l’événement est annoncé pour 8h30, les travaux doivent débuter à 8h30, que les officiels soient dans la salle ou non. Le respect de ceux qui sont à l’heure doit primer sur la complaisance envers les retardataires. Sanctionner par l’émargement. Il faut faire usage d’émargements électroniques ou de fiches de présence closes dès l’ouverture de la première session permettrait de responsabiliser les participants, notamment lorsque ces ateliers ouvrent droit à des perdiems ou des allocations de transport. Inverser la tendance protocolaire, les autorités doivent montrer l’exemple en arrivant dix minutes avant l’heure dite, transformant la ponctualité en une nouvelle marque de prestige républicain. Le Bénin de l’ère numérique, qui dématérialise ses services et modernise ses infrastructures, ne peut plus se laisser dicter son tempo par les aiguilles floues du laisser-aller. Rétablir la dictature de l’horloge dans nos colloques et séminaires n’est pas un luxe protocolaire, c’est un impératif de développement. L’heure tourne, il est temps de commencer à l’heure.
Sergino Lokossou

















