De 2016 à 2026, la politique sociale du Bénin a progressivement changé d’échelle. De la microfinance destinée aux populations vulnérables à l’assurance maladie, en passant par les cantines scolaires, l’autonomisation des femmes, les filets sociaux et la protection de l’enfant, l’État a multiplié les programmes visant à réduire la vulnérabilité et améliorer l’accès aux services essentiels. Cette décennie est celle de mutations du social béninois.
Au Bénin, la question sociale occupe une place croissante dans les politiques publiques depuis une dizaine d’années. Si les dispositifs d’aide aux populations vulnérables existaient bien avant 2016, l’arrivée d’une nouvelle orientation gouvernementale cette année-là a marqué une volonté de mieux structurer la protection sociale autour de programmes ciblés et de mécanismes plus durables. Cette évolution s’est notamment traduite par la mise en place du projet Assurance pour le Renforcement du Capital Humain (Arch), devenu l’un des principaux instruments de protection sociale du pays. À côté de l’assurance maladie, le Gouvernement a développé des dispositifs de microcrédit, de formation professionnelle et d’accompagnement économique. Au fil des années, le champ d’intervention s’est élargi. Éducation, nutrition, autonomisation des femmes, protection des enfants, prise en charge des personnes vulnérables et transferts monétaires sont progressivement devenus des composantes importantes de l’action publique. Le bilan de cette décennie montre ainsi un passage progressif d’une logique d’assistance ponctuelle vers une politique davantage orientée vers la protection, l’inclusion économique et l’autonomisation.
Arch, microcrédit et filets sociaux
L’une des transformations majeures de ces dix dernières années reste la volonté de mettre en place un système plus structuré de protection sociale. Le projet Arch, pensé dès 2016, constitue la pièce maîtresse de cette nouvelle architecture. Il repose sur quatre services, l’assurance maladie, la formation des artisans, l’accès au crédit et l’assurance retraite. L’objectif est de permettre notamment aux travailleurs vulnérables du secteur informel d’accéder à des services sociaux et à des opportunités économiques. L’assurance maladie constitue le volet central du dispositif. Elle vise particulièrement les populations pauvres et vulnérables, avec une prise en charge publique pour les plus démunis. Après une phase pilote lancée en 2019 dans sept communes, la généralisation du volet assurance maladie a été engagée en 2021 dans les autres communes couvertes par l’enquête de ciblage. Le choix est important dans un pays où le paiement direct des soins a longtemps constitué un obstacle pour les ménages à faibles revenus. L’ambition affichée est donc de réduire la vulnérabilité financière liée à la maladie et de rapprocher les populations des services de santé. Mais Arch ne s’arrête pas à la santé. Le dispositif veut également agir sur la capacité des bénéficiaires à générer des revenus. Les artisans peuvent ainsi bénéficier de formations professionnelles et, une fois formés, accéder au crédit. L’assurance retraite doit, pour sa part, contribuer à éviter qu’un travailleur du secteur informel ne retombe dans la précarité à l’âge avancé. À côté d’Arch, le Microcrédit Alafia est devenu un autre instrument important de la politique sociale. Destiné aux personnes vulnérables exclues du système financier classique, il permet de financer des activités génératrices de revenus. Les crédits sont notamment accessibles aux femmes, qui constituent une part importante des bénéficiaires. Le dispositif a connu une évolution au cours de la période. En 2022, le montant maximal pouvant être sollicité est passé à 100.000 Fcfa, contre des montants antérieurs plus faibles. En mars 2023, plus de 423.770 bénéficiaires avaient reçu au total plus de 22 milliards de Fcfa de crédits Alafia depuis le lancement du programme.
Une autre donnée illustre la dimension fortement féminine de ce mécanisme. Un bilan du ministère faisait état, à fin février 2023, de 421.588 bénéficiaires, dont 87 % de femmes, pour près de 22,5 milliards de Fcfa débloqués. Le gouvernement a parallèlement poursuivi la modernisation du système de protection sociale à travers les Centres de promotion sociale et la mise en place progressive des Guichets uniques de protection sociale (Gups). L’objectif est de rapprocher les différents services des populations et de faciliter leur accès aux dispositifs disponibles. Cette logique trouve aujourd’hui un prolongement avec Gbéssoké, le Programme de filets de protection sociale productifs. Mis en œuvre depuis 2023 et lancé officiellement en 2025, il vise à accompagner les ménages les plus pauvres grâce à des transferts monétaires, un accompagnement de proximité et le financement d’activités génératrices de revenus. Le programme ambitionne d’accompagner 150.000 ménages extrêmement pauvres, soit près d’un million de Béninois. Il prévoit également le relèvement économique de 10.000 ménages victimes d’inondations et l’extension des Guichets uniques de protection sociale de 85 à 120. Les premiers résultats donnent une idée de l’ampleur du dispositif. En septembre 2025, les premiers transferts ont touché 20.621 bénéficiaires, dont 85 % de femmes, dans les 12 communes pilotes. Une première enveloppe de plus de 208 millions de Fcfa avait alors été mobilisée pour le premier mois, avec des appuis productifs supplémentaires prévus pour les activités génératrices de revenus. Avec Gbéssoké, le social change donc de logique. Il ne s’agit plus uniquement de répondre à une situation de pauvreté, mais de donner aux ménages les moyens de renforcer progressivement leur autonomie économique.
Investir dans le capital humain
L’action sociale des dix dernières années ne s’est pas limitée aux transferts financiers. Elle s’est également développée dans des secteurs essentiels comme l’éducation, la santé et la nutrition. L’un des exemples les plus visibles est le Programme national d’alimentation scolaire intégré. Les cantines scolaires sont devenues un instrument à la fois éducatif, nutritionnel et social. Elles permettent de fournir des repas aux enfants, tout en encourageant la fréquentation scolaire et en soutenant, lorsque les achats sont effectués localement, l’économie agricole. Les chiffres témoignent du changement d’échelle. Selon le Gouvernement, le budget consacré aux cantines scolaires est passé de 1,5 milliard de Fcfa en 2016 à 48,7 milliards en 2022. Sur la même période, le nombre d’enfants pris en charge est passé de 380.622 en 2017 à 1.135.350 en 2022, portant le taux de couverture à 75 %, contre 30 % en 2016. Derrière ces chiffres se trouve un enjeu majeur ; celui de maintenir les enfants à l’école tout en améliorant leur alimentation. La cantine devient ainsi un outil de lutte contre la pauvreté et les inégalités scolaires. L’action en faveur des filles s’est également renforcée. Le projet Swedd, consacré à l’autonomisation des femmes et au dividende démographique, intervient notamment dans le maintien des filles à l’école. En 2024, 35.000 kits scolaires ont été distribués à des filles et adolescentes issues de familles vulnérables. Le dispositif avait commencé avec 23.000 kits en 2020. Au-delà des fournitures scolaires, ces programmes cherchent à réduire les facteurs qui poussent certaines adolescentes à abandonner l’école comme la pauvreté familiale, le manque de fournitures, les mariages précoces ou autres vulnérabilités sociales. Cette politique franchit une nouvelle étape en 2026. Le Gouvernement a décidé de généraliser, à partir de la rentrée scolaire 2026-2027, la gratuité des frais de scolarité pour toutes les filles de l’enseignement secondaire général et technique public, sur toute l’étendue du territoire. La mesure s’inscrit dans une politique plus large d’égalité des chances. Elle vise à réduire le poids des contraintes financières qui peuvent empêcher certaines filles de poursuivre leurs études. L’accès à l’eau et à l’électricité dans les établissements scolaires constitue un autre volet de cette politique. En 2026, une enveloppe de 20 milliards de Fcfa a été annoncée pour accélérer l’accès à l’eau potable et à l’électricité dans les établissements publics qui en sont encore dépourvus.
Dans le domaine de la santé, la protection sociale s’est progressivement articulée autour de l’assurance maladie et de la prise en charge des populations vulnérables. L’objectif est de réduire les barrières financières à l’accès aux soins, notamment pour les ménages les plus pauvres. La nutrition occupe également une place croissante. En 2026, le gouvernement a prévu d’accélérer le programme de supplémentation nutritionnelle des 1.000 premiers jours, période considérée comme déterminante pour le développement de l’enfant. Les mesures annoncées comprennent aussi le renforcement de l’assurance maladie obligatoire et la prise en charge de personnes en situation de mendicité ainsi que des enfants de la rue. Cette approche traduit une évolution de la politique sociale : protéger les populations contre les conséquences de la pauvreté, mais également agir en amont sur les facteurs qui peuvent reproduire la vulnérabilité d’une génération à l’autre.
Vers un social davantage inclusif
La troisième dimension de cette décennie sociale concerne les groupes qui se trouvent au cœur des vulnérabilités à savoir femmes, enfants, personnes handicapées et ménages extrêmement pauvres. L’autonomisation économique des femmes constitue notamment un axe transversal de plusieurs programmes. Le microcrédit, les formations professionnelles, l’accompagnement des activités génératrices de revenus et les actions du Swedd participent à cette orientation. Le projet Swedd a notamment placé les filles et les femmes au centre d’actions liées à l’éducation, aux compétences, à l’autonomisation et au dividende démographique. En 2024, le Bénin a été élu vice-président du Comité régional de pilotage du projet, les performances du pays dans sa mise en œuvre ayant été saluées. Cette orientation répond à un enjeu économique autant que social. Dans un environnement où une grande partie des activités économiques relève de l’informel, faciliter l’accès des femmes au financement et renforcer leurs capacités peut avoir des effets sur les revenus des ménages, l’éducation des enfants et la résilience familiale. La protection de l’enfant constitue un autre volet important. Les politiques publiques ont progressivement renforcé les mécanismes d’accueil, de protection et de prise en charge des enfants vulnérables. Le gouvernement met notamment en avant les structures de protection de remplacement, les actions contre le travail des enfants, les mécanismes de dénonciation et l’accompagnement des familles. Le renforcement des dispositifs d’accueil et de protection s’accompagne d’une volonté de mieux coordonner les interventions. Le ministère chargé des Affaires sociales dispose notamment de plateformes consacrées à la protection de l’enfant et aux services sociaux inclusifs. La protection des personnes handicapées et des autres groupes vulnérables s’inscrit également dans cette politique. L’appui à l’installation des personnes handicapées, l’assistance aux écoliers, élèves et étudiants issus de familles vulnérables ainsi que les secours immédiats font partie des prestations sociales identifiées par le ministère. Cette évolution est importante car elle traduit une conception plus large du social. Il ne s’agit plus seulement de distribuer une aide ponctuelle, mais de créer des conditions permettant aux personnes vulnérables de retrouver une capacité d’action. Dix ans après le tournant de 2016, le paysage social béninois apparaît donc profondément transformé. Arch, Microcrédit Alafia, Swedd, les cantines scolaires et Gbéssoké constituent aujourd’hui quelques-uns des principaux marqueurs de cette transformation. À ces dispositifs s’ajoutent les mesures en faveur de la santé, de l’éducation des filles, de la nutrition, des personnes handicapées et de la protection de l’enfant. Le défi reste toutefois celui de l’impact réel et durable. La réussite d’une politique sociale ne se mesure pas seulement au nombre de bénéficiaires ou aux montants mobilisés. Elle se mesure aussi à la capacité d’un ménage à sortir durablement de la vulnérabilité, d’un enfant à rester à l’école, d’une femme à développer une activité rentable ou d’une famille à accéder aux soins sans basculer dans la précarité. La décennie écoulée aura donc été celle de la structuration du social béninois. La prochaine étape sera celle de la consolidation, améliorer le ciblage, renforcer le suivi des bénéficiaires, garantir la transparence des mécanismes, corriger les disparités territoriales et surtout mesurer les effets à long terme. En 2026, avec l’extension de Gbéssoké, le renforcement de l’assurance maladie, la gratuité annoncée de la scolarité des filles et les nouveaux investissements dans les services sociaux de base, le Gouvernement affiche l’ambition de poursuivre cette transformation. Le véritable enjeu sera désormais de faire en sorte que ces programmes produisent, au-delà des statistiques, une réduction durable des inégalités et une amélioration tangible des conditions de vie des Béninois.
Sergino Lokossou
















