La création de six pôles de développement territorial n’est pas une réforme de plus. Elle répond à des déséquilibres anciens, prend appui sur des acquis éprouvés et se dote d’une méthode exigeante. Retour sur les raisons qui fondent le choix du président Romuald Wadagni.
Toute réforme doit répondre à une question simple : pourquoi maintenant, et pourquoi de cette manière ? Pour les pôles de développement territorial, présentés hier au Palais de la Marina, la réponse tient en plusieurs constats que le pays connaît bien.
La bonne échelle pour créer de la valeur
Le premier constat est celui de l’échelle. Une Commune, même dynamique, ne peut pas porter seule une filière agro-industrielle, une zone logistique ou une destination touristique d’envergure. Les bassins de production, les flux de marchandises et les circuits de visiteurs ignorent les limites communales.
En regroupant les soixante-dix-sept Communes en six ensembles cohérents, la réforme crée la taille critique qui manquait. Un producteur d’ananas du Plateau, un éleveur du Borgou ou une transformatrice du Couffo s’inscrivent désormais dans un espace assez vaste pour justifier une usine, une chaîne du froid ou un corridor aménagé. C’est tout le sens des verbes retenus par le cadrage : valoriser, structurer, attirer, transformer.
Rééquilibrer la carte de la croissance
Le deuxième constat touche à la répartition géographique de la richesse. Comme dans nombre de pays côtiers, l’activité économique béninoise s’est largement concentrée autour du littoral, du port et de l’agglomération de Cotonou. Les régions de l’intérieur et du Nord produisent beaucoup, mais transforment peu et captent une faible part de la valeur créée.
La réforme s’attaque à ce déséquilibre de front. En imposant à chaque pôle au moins une industrie, au moins une ville et un village mis en valeur pour le tourisme, et une ambition d’innovation, elle fait de chaque territoire un lieu de production de richesse et plus seulement un réservoir de matières premières. C’était l’engagement pris pendant la campagne présidentielle, et le document l’exprime en une formule : transformer les ambitions nationales en résultats visibles pour les populations.
Bâtir sur l’existant
Le troisième argument est celui de la continuité. La réforme ne fait pas table rase. Elle s’appuie explicitement sur les acquis engrangés depuis 2016 : la professionnalisation des mairies avec la création des secrétaires exécutifs, une croissance pilotée au niveau national, la coopération entre l’État et les communes par la maîtrise d’ouvrage déléguée.
Ce choix est prudent autant que réaliste. Les réformes territoriales qui échouent sont souvent celles qui démantèlent avant de construire, laissant les administrations dans l’incertitude. Ici, les institutions qui fonctionnent sont préservées, et un étage de coordination vient les relier.
Additionner les forces sans empiler les pouvoirs
Le quatrième argument tient à la conception même de la gouvernance. Le risque classique de toute réforme territoriale est la confusion des compétences : un nouvel acteur qui empiète sur les prérogatives des élus ou des représentants de l’État, et des conflits qui paralysent l’action.
Le cadrage écarte ce risque dès sa conception. Le Délégué général n’exerce aucun pouvoir hiérarchique. Le préfet conserve la tutelle des communes, le ministère de la Décentralisation celle des préfets. Le Délégué coordonne, met en cohérence, accompagne les projets et aide à mobiliser les financements. Il est chargé de relier des acteurs qui, jusqu’ici, travaillaient trop souvent chacun de leur côté.
La présence de l’Association nationale des communes du Bénin au sein du Comité national de pilotage complète cet équilibre : les collectivités participent aux décisions qui les concernent.
Faire du territoire un argument pour les investisseurs
Le cinquième argument est économique. Un investisseur privé cherche des infrastructures fiables, une main-d’œuvre qualifiée, un tissu de fournisseurs locaux, des incitations lisibles et un interlocuteur identifié. La réforme organise précisément ces conditions.
Le socle commun garanti par l’État dans tous les pôles couvre les infrastructures physiques et numériques, le capital humain, le soutien aux PME et aux artisans, ainsi que les mesures incitatives. La feuille de route prévoit de définir, dès le début de 2027, un « package d’attractivité » pour chaque pôle, avec des incitations fiscales, foncières et financières. Le Délégué général devient le point d’entrée des porteurs de projets. Pour un opérateur qui hésitait à s’implanter loin de Cotonou, l’équation change.
Le développement comme facteur de stabilité
Le document mentionne, parmi les facteurs clés de succès, le renforcement de la sécurité des territoires vulnérables. Ce n’est pas un détail. Dans un environnement régional marqué par l’instabilité, l’absence de perspectives économiques fragilise les territoires frontaliers.
Créer des emplois, des revenus et des services là où ils manquent, c’est aussi consolider la cohésion nationale. La réforme des pôles participe ainsi d’une vision plus large, où le développement local et la sécurité se renforcent mutuellement.
Une réforme qui s’oblige à rendre des comptes
Le dernier argument est peut-être le plus convaincant. La réforme fixe elle-même les critères de son évaluation. Elle prévoit un calendrier trimestriel, un contrat par pôle avec des responsabilités définies, un tableau de bord de suivi des résultats et un test de sortie à douze mois. Le Comité national, présidé par le Chef de l’État, assure l’arbitrage et le suivi au plus haut niveau. Un décret présidentiel garantira la pérennité du dispositif.
Le cadrage ne masque pas les exigences. Il énonce quatre conditions de réussite : un cadre clair, des capacités d’action réelles, une coopération contractualisée et une ingénierie territoriale renforcée. En les nommant d’emblée, il se donne les moyens de les remplir.
C’est sans doute ce qui distingue cette réforme. Elle tient une promesse, et elle se donne aussi les instruments pour prouver, dans un an, qu’elle a commencé à produire des résultats.
Abdourhamane Touré


















