Le film américano-canadien « The woman king » réalisé par Gina Prince-Bythewood qui raconte l’histoire des Agojie ou Agon’djié retient actuellement l’attention de milliers de cinéphiles dans les plus grandes salles au monde. Carole Akpé Lokossou, comédienne directrice d’acteurs et ingénieure culturelle est intervenue dans la réalisation de l’œuvre. Dans une interview, elle dévoile comment elle a aidé les acteurs à s’exprimer en fon.
TV5 Monde : Comment est née votre aventure avec l’équipe de production du film « The woman king » ? Comment est-ce que vous atterrissez dans l’histoire de ce blockbuster très attendu en cette fin d’année ?
Carole Akpé Lokossou : Un jour, mon téléphone sonne, et c’est Olivier Médjigbodo, l’un des jeunes producteurs béninois avec qui je travaille. Il me dit : est-ce que tu es disponible dada pour travailler sur un film ? Et je lui dis : je n’aurai pas le temps du tout. Je suis en train de préparer une tournée à Limoges, en France, et à mon retour, je vais directement à Ouagadougou, au Burkina Faso. Donc, impossible pour moi de faire de la traduction pour un film comme tu me le demandes. Il répond : d’accord, mais je te mets quand même en contact avec la dame qui cherche une traductrice de la langue fon-gbe [le fon ou fon-gbe est une langue véhiculaire parlée au Bénin, au Togo et au Nigeria, Ndlr] pour travailler sur un film. Cette dame m’a appelée. Elle m’a expliqué ce qu’elle recherchait, et m’a dit qu’elle avait pris le temps de se renseigner sur moi ; qu’on lui avait dit que j’étais dans le milieu du cinéma, que j’étais directrice d’acteurs, et que je maîtrisais bien la langue fon-gbe. Je lui dis ça tombe bien, je suis alphabétisée en langue fon-gbe, j’enseigne cette langue, je joue dans cette langue, je coache les acteurs dans cette langue, et ça fait une quinzaine d’années que je fais des recherches sur le royaume d’Abomey. Elle me dit : votre profil nous intéresse. On va vous faire passer un casting, et si ça marche, vous allez être retenue. Je lui précise quand même que je ne suis pas disponible pour bouger, aller en Afrique du Sud, où se déroule le tournage du film. Et elle me dit : ne vous inquiétez pas, ça va être de la consultation par internet, il suffira d’avoir une bonne connexion dans le pays où vous êtes ; vous allez nous traduire des textes, vous allez aussi entraîner des acteurs qui vont parler la langue fon-gbe, et qui sont Sud-Africains ou Américains. Et je lui dis : si je peux travailler à distance, alors il n’y a pas de souci. Le lendemain, j’ai fait le casting et j’ai été retenue. Après, ils ont demandé à Cornelia Glèlè si elle me connaissait, elle à dit oui.
Vous n’êtes jamais allés sur le tournage en Afrique du sud. Vous avez travaillé à distance. En quoi consistait votre travail ?
Je devais traduire les textes de l’anglais au fon-gbe, et je faisais ensuite des audio que je renvoyais à l’actrice qui devait jouer la scène. Ensuite, nous nous accordions sur un rendez-vous zoom, ou WhatsApp, puis nous répétions. Evidemment, nous faisions de la phonétique à fond. Tout ceci était bien encadré par un coach des dialectes américains. Et c’est avec ce coach que je travaillais en amont. Nous nous entendions sur la traduction des textes. Je crois qu’ils avaient déjà une première traduction, avant d’essayer de rencontrer des locutrices de fon-gbe. Parfois, il me disait : tenez, nous on a eu ceci, est-ce que c’est juste ? Je lui explique : c’est juste, mais ça c’est le fon parlé durant les années 1980-90 et 2000. Ce que moi je vous propose, c’est le fon-gbe d’origine, celui des années 1890. Celui qui était parlé dans le contexte de l’époque. Donc, moi je repars dans le contexte historique pour vous faire la traduction. Nous avions donc ces allers-retours. Nous nous accordions sur les bonnes prononciations, puis nous prenions rendez-vous avec l’actrice ou l’acteur concernés. Ensuite, nous travaillions jusqu’à ce que la personne coachée ait la bonne prononciation. Et parallèlement, je travaillais aussi avec le musicien du film. Il y avait des chants de chorale qui étaient écrits en langue zulu, et qu’il fallait traduire en fon-gbe. Puis nous répétions avec la chorale, afin que le chant ait du sens en fon-gbe. Vous savez, la langue fon-gbe, c’est comme du chinois, c’est une langue à tons. Le même mot peut avoir quatre significations différentes, en fonction des tons. Mon rôle , c’était de coacher les acteurs sur la langue fon-gbe. Je travaillais avec eux une heure par jour. Ils venaient avec les textes du scénario écrit en anglais ou en fon-gbe, je faisais la traduction, je leur apprenais des mots et je m’assurais qu’ils les prononcent correctement. Je travaillais aussi avec les chorales qui faisaient la musique du film, car les musiques étaient aussi enregistrées en fon-gbe. Et comme tout ceci se passait en Afrique du sud, ils venaient avec des textes en anglais qu’on traduisait en fon-gbe. Ils retournaient apprendre les chansons et m’envoyaient les enregistrements. J’écoutais pour m’assurer que le spectateur lambda aura la sensation que c’est le fon-gbe qu’on est en train de parler.
Dans le film, il y a très peu de dialogues en fon-gbe. Il y a surtout des chants en fon-gbe. Et la quasi-totalité des dialogues sont en anglais. Est-ce un choix délibéré fait dès le départ ?
Si vous avez fait attention, il y a très peu de fon en effet, mais surtout, l’anglais qui est parlé n’est pas un anglais américain. C’est l’anglais qui est parlé au Nigéria, un anglais proche du pidgin, parlé aussi à la frontière entre le Nigeria et le Bénin. On a eu à travailler aussi sur ça, parce que la production nous avait bien averties que si au niveau du fon-gbe sur le plateau, ça ne fonctionnait pas, eh bien ils basculeraient sur cet anglais proche du pidgin. Les acteurs et les actrices ont donc travaillé sur les deux possibilités, des dialogues en fon-gbe ou en anglais proche du pidgin, autrement dit un anglais avec l’accent typique des ouest-africains.
Pour vous qui avez travaillé sur la langue et le contexte historique, lorsque vous voyez le film, est-ce que la reconstitution des villages par exemple vous paraît proche de ce qui existait à l’époque du roi Ghezo ?
A 80%, la reconstitution a été fidèle. Après, les 20% restants, c’est normal, c’est un film, c’est-à-dire la réalité plus une certaine dose de magie. Je leur tire vraiment un grand coup de chapeau, car au niveau de la reconstitution historique, ils ont respecté ce qui existait à l’époque. Moi j’ignorais qu’ils iraient aussi loin, parce que dès le départ, ils nous avaient bien avertis que ce n’était pas un film historique, mais un film qui se passait à cette période de l’histoire. Ce n’est pas un film qui retrace l’histoire du roi Gezo. Le film est axé d’abord sur une histoire d’amour, et c’est ça qui doit prévaloir. Moi, je m’attendais à beaucoup plus de liberté sur le plan scénographique. J’ai été agréablement surprise, de voir ce travail vraiment très proche de la réalité. Et même les 20% restants, de mon point de vue, et j’assume ce que je dis, je dirai qu’ils sont allés piocher dans la création scénographique de Benin city[capitale du royaume du Benin, au 15e siècle, NDLR], qui est très proche de notre culture.
Que retenez-vous de cette aventure ?
Moi franchement, ce que je retiens de cette aventure c’est l’humilité de toutes les personnes avec qui j’ai travaillées. Une humilité à laquelle je ne m’attendais pas du tout. Les grands noms du cinéma, les grandes féministes qui se battent pour les droits des femmes, moi je suis une féministe aussi, et je ne m’imaginais pas un jour pouvoir travailler avec de telles personnes. Il y a aussi le sentiment de fierté par rapport à mon histoire. Un peu plus de sentiment d’appartenance à une communauté. Je me suis dit : je n’ai pas perdu mon temps en cherchant à connaître autre chose que ce que les livres racontent. En allant au contact de ces peuples-là, en cherchant à les connaître de façon anthropologique, en m’appropriant mieux mon histoire. Et si d’autres s’y intéressent également, c’est que forcément il y a de belles choses à découvrir. D’ailleurs, je me dois de mieux connaître mon histoire, car je réalise ce que je dois à la postérité par rapport à cette histoire-là. Moi je n’ai pas été suffisamment nourrie. Je suis convaincue aujourd’hui qu’après cette expérience, après cette aventure, ma responsabilité est encore plus grande dans l’exhumation de notre histoire. Il faut que je le fasse avant que ceux qui la détiennent encore, et qui souvent appartiennent à la civilisation orale, ne disparaissent.
Source: Tv5 Monde




















